L’HoloLens : le travail et les usages professionnels à l’aube d’une profonde mutation

Après le lancement de sa plateforme Daydream et de son casque DayDream View, Google semble passer à la vitesse supérieure. Sera-t-il en mesure de jouer à armes égales avec Microsoft et son casque de réalité augmentée.

En janvier 2007, lorsque Steve Jobs présente le tout premier iPhone, Apple prend la place encore libre de leader sur le marché émergent du smartphone et impulse ainsi LA direction à suivre. Il voyait alors dans son premier modèle une « révolution ». Les 10 années qui viennent de s’écouler lui ont donné raison.

A l’image d’Apple, Microsoft, avec son casque de réalité augmentée et mixte HoloLens, a fait entrer le marché des technologies immersives et collaboratives dans une nouvelle ère. En effet, si les professionnels des réalités virtuelle et augmentée profitent ces dernières années d’une amélioration continue des outils développés, aucun acteur n’avait jusqu’alors révolutionné les usages. Les métiers et le monde du travail tels que nous les connaissons sont à l’aube d’une profonde mutation.

Augmentée, virtuelle, mixte : comprendre toutes les réalités

Réalité virtuelle, augmentée ou mixte : si ces vocables nous sont de plus en plus familiers, la réalité de ce qu’ils recouvrent ne sont pas si évidentes pour tous.

En préambule, et pour bien saisir le potentiel du changement porté par l’HoloLens, il semble important de pouvoir les définir aussi clairement que possible.  

En se référant au continuum fondateur de Milgram (1), la réalité virtuelle peut être définie comme l’immersion d’un utilisateur dans un environnement 100% artificiel, qu’il s’agisse par exemple d’un monde imaginaire, de la planète Mars, ou d’une voiture qui n’existe pas encore. La réalité augmentée, elle, vient enrichir le réel en y superposant une couche d’informations artificielles pour l’augmenter de contenus numériques, à l’image des Google Glass qui permettent d’afficher emails ou notifications de SMS dans le champ visuel de celui qui les porte. La réalité mixte, enfin, intègre des éléments artificiels en 3D dans l’environnement réel de l’utilisateur avec lesquels il peut interagir. Réel et artificiel coexistent ainsi dans le même espace. Par exemple on peut afficher un corps humain à l’échelle pour des cours d’anatomie.

HoloLens : le game changer du marché de la réalité augmentée et de la réalité mixte

Si la réalité augmentée a fait une entrée fracassante dans le quotidien de millions de personnes en 2016 avec le jeu mobile Pokémon Go, c’est à Google que nous devons la première étape de l’évangélisation « de masse », et en particulier auprès des entreprises, aux usages de cette technologie. Une première étape trompeuse mais utile.

En 2012, avec la sortie des Google Glass, la firme de Mountain View suscitait la curiosité et nous permettait de projeter de nouveaux usages. Trop tôt, pas assez abouties : les Google Glass n’ont pas rencontré le succès commercial espéré et ont été retiré du marché en 2015. Le temps suffisant pour les acteurs du software (logiciels et applicatifs) d’entrevoir le champ des possibles et d’avancer rapidement dans l’attente de l’arrivée sur le marché d’un hardware (matériel) performant et adapté aux usages professionnels. Avec son casque HoloLens, Microsoft s’est imposé comme le game changer du marché, révélant pleinement la valeur de la réalité augmentée et de la réalité mixte.

HoloLens se suffit à lui-même : il inclut un ordinateur complet miniaturisé, ainsi qu’un processeur spécifique permettant la localisation dans l’espace (HPU, Holographic Processing Unit).  Sa visière transparente et ses 4 caméras d’analyse des gestes et de la position dans l’espace, permettent par ailleurs à l'utilisateur de se déplacer et travailler de manière fluide sur des images numériques tout en gardant conscience de son environnement. Depuis l’HoloLens, nous sommes donc capables de combler, d’une manière qualitative jamais égalée, l’écart entre le réel le virtuel.

Nous ne sommes encore qu’au début du chemin, les limitations du matériel actuel (champs de vision faible par exemple) réduisant les cas d’usage possibles. Mais le marché de la réalité augmentée pourrait atteindre plus de 100 milliards de dollars à horizon 2024 (2).Rien de surprenant : la réalité augmentée et la réalité mixte vont en effet bouleverser et redéfinir nos usages professionnels, nos tâches quotidiennes, bref la manière dont nous travaillons. Expérience client, distribution, marketing, médecine chirurgicale ou encore architecture et construction : nous pourrions nous lancer dans l’énumération des secteurs d’activités et des métiers dont le visage pourrait littéralement changer. Cependant, il y a, à mon sens, deux domaines en particulier pour lesquels l’arrivée d’un matériel performant et abouti tel que l’HoloLens représente un véritable tournant.

Réalité mixte : de nombreuses applications métiers

Complexité croissante des technologies, renouvellement constant de gammes de produits proposés, évolutions techniques des produits à fabriquer ou à maintenir, croissance des normes et réglementations, contraintes économiques liées à la compétitivité et à la productivité : autant de facteurs qui sont sources d’erreur et de complexification pour les opérateurs sur le terrain.

Face à ces situations, pour limiter les erreurs et gagner en performance, les aides au travail ont été démultipliées.

S’agissant spécifiquement des aides techniques écrites, les plus répandues encore à ce jour, une étude menée en 2003 (3) sur l’utilisabilité des aides textuelles fournies à des opérateurs peu qualifiés révélait que :60,7% des aides écrites ne présentaient pas correctement l’objectif des procédures. Seulement 17,6% expliquaient les actions à réaliser 43,4% présentaient des abréviations et sigles non expliqués 85,9% des documents ne présentaient pas les prérequis des actions à réaliser 19% seulement intégraient les procédures de récupération des erreurs

Là où les supports traditionnels d’aide et d’assistance sont à la fois complexes et sources d’erreur, la réalité augmentée permet de repenser et de fluidifier la relation entre l’Homme, la machine et les processus industriels. L’HoloLens devient un assistant opérationnel intelligent mis à la disposition de l’opérateur en situation.

Imaginons un opérateur de maintenance d’ascenseur par exemple : le technicien, équipé de son casque arrive devant l’installation. Le système de l’HoloLens reconnaît automatiquement l’installation et lui montre, en surbrillance sur l’écran de son casque, l’ensemble des données associées, mises à jour en temps réel, au modèle d’ascenseur sur lequel il opère ainsi que l’ensemble des aides à la procédure de maintenance ou de réparation disponibles : documentation technique à jour, plans, informations sécurité, état réglementaire de l'équipement en temps réel, listes des opérations à exécuter, outils d'aide au diagnostic, outils d’aide à la décision…

Dans un tout autre domaine, la NASA nous offre également un exemple très concret de cas d’usage de la réalité augmentée : les astronautes en partance pour la station spatiale internationale à la fin du mois de juin seront équipés d’HoloLens. Là où au cours de réparations complexes les astronautes ne pouvaient se fier qu’aux instructions vocales ou bien écrites, ils seront désormais assistés par la réalité augmentée qui les guidera en temps réel dans les procédures précises à suivre pour l’exécution de leurs opérations de maintenance et de réparation.

Avec la réalité augmentée, la maintenance entre de plein pied dans l’ère du 4.0 : plus simple, plus efficace, moins coûteuse, moins chronophage tout en optimisant la sécurité des opérateurs de terrain.

Formation et apprentissage : la réalité augmentée et mixte ou la voie de l’expérimentation par l’action

« La voie normale de l’acquisition n’est nullement l’observation, l’explication ou la démonstration, (…) mais le tâtonnement expérimental, démarche naturelle et universelle. » (4)

La formation professionnelle a connu une première mutation profonde avec l’arrivée de la réalité virtuelle. Mettre en place des procédures d’entraînement dans le cadre de préparation de missions, former à l’utilisation d’une machine-outil, préparer à un exercice d’évacuation lors de catastrophes ou former des opérateurs de terrain à la maintenance d’équipements gaziers… Avec la réalité virtuelle, tous les scénarii peuvent être envisagés, leur amplitude peut être modulée et contrôlée. La réalité virtuelle s’avère très utile dans le cas d’une formation à réaliser dans un environnement qui n’existe pas encore ou dans le cas d’un dispositif ou appareil difficile à utiliser ou monopoliser, comme un avion. Dans le même esprit, il peut être nécessaire de faire appel aux technologies immersives pour mettre en pratique des situations exceptionnelles, dangereuses ou qui nécessitent des moyens financiers importants.

Avec l’HoloLens, la formation professionnelle s’apprête à vivre l’acte 2 de sa mutation :  la pédagogie et l’apprentissage se fondent désormais l’expérimentation simulée dans un environnement réel. L’apprenant, acteur de ses apprentissages, construit ses savoirs au cours de mises en situation dans un environnement réel, de confrontations à des problèmes à résoudre, aux antipodes d’une transmission magistrale du savoir.

Imaginons par exemple le collaborateur d’une usine d’assemblage automobile qui doit être formé à la pose d’une nouvelle composante sur le moteur d’un véhicule. Où poser la nouvelle pièce ? L’opérateur équipé d’un HoloLens se positionne devant le véhicule. L’endroit exact de la pose apparaît en surbrillance sur l’écran de son casque et se superpose sur le point précis du moteur. L’opérateur peut alors se saisir de la pièce et réaliser la pose à l’endroit indiqué. Des instructions vocales peuvent par ailleurs venir accompagner et préciser le geste. La réalité augmentée lui permet par ailleurs d’avoir accès à tout moment à un ensemble de documents ou éléments complémentaires tels qu’une fiche technique de la pièce ou encore les procédures à appliquer en cas d’erreur.

Dans un contexte de progrès scientifiques, médicaux, techniques constants, d’accélération technologique, d’obsolescence accélérée, les casques de réalité augmentée et mixte, en mettant l’apprenant en position de pédagogie active et d’auto-apprentissage par l’action, ouvrent la voie d’une augmentation simplifiée et fluidifiée des savoir-faire et de la formation tout au long de la vie.

L’HoloLens nous annonce ceci : demain nous apprendrons mieux, plus et plus longtemps.

La réalité a beau être virtuelle, elle est déjà au centre du combat que se livrent les acteurs du hardware. L’offensive de Google il y a quelques semaines en atteste : les mastodontes fourbissent leurs armes. Encore difficile de savoir qui en sortira vainqueur. Une chose est certaine cependant : entreprises, salariés, développeurs et acteurs du software ont d’ores et déjà tout à y gagner ! 

(1) Paul Milgram et Fumio Kishimo, Taxonomy of Mixed Reality Visual Displays, 1994 : article fondateur dans lequel les auteurs décrivent un continuum entre le monde réel et le monde virtuel (réalité mixte) dans lequel la réalité augmentée évolue près du réel tandis que la virtualité augmentée évolue près du monde virtuel

(2) Etude Grand View Research, 2016(3) Eric Brangier et Javier Barcenilla, Concevoir un produit facile à utiliser : adapter les technologies à l'homme, Edition d'organisation, Paris, 2003
(4) Célestin Freinet, Invariants pédagogiques, 1964 

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