e-Santé : l'Aquitaine, terre d'accueil... et d'expérimentation

La région propose aux entreprises d’e-health de tester leurs innovations dans des conditions réelles avant de les commercialiser. Une sorte d’étude d’usage qui séduit.

L'Aquitaine est une région de référence dans le domaine de l'e-santé. Le cluster TIC santé, créé il y a six ans par une cinquantaine d'entreprises locales, emploie 1 300 personnes dans la région. Ensemble, elles cumulent près de 40% de l'activité des éditeurs de logiciels médicaux en France. Un terreau d'innovation en somme. Pourtant la santé connectée est à la traîne en France, selon le Pôle interministériel de prospective et d'anticipation des mutations économiques (Pipame). La faute, entre autres, à des "expérimentations qui n'ont pas évolué". En d'autres termes, si les idées ne manquent pas, elles ne marchent pas faute d'être adoptées par leurs principaux utilisateurs, les professionnels de santé. "Nous avons constaté que les solutions innovantes n'étaient jamais testées, faute de moyens, confirme Hervé Dufau, qui coordonne l'activité du cluster au sein de l'Agence de l'innovation et du développement industriel en Aquitaine. C'était aberrant." Et finalement, les innovations ne sont tout simplement pas adaptées aux usages...

Eviter les flops commerciaux

"La vraie problématique de la santé connectée, c'est l'usage"

Pour éviter les flops commerciaux, l'idée d'un living-lab a donc fait son chemin en Aquitaine. L'objectif est de tester des services ou des outils dans le domaine de la santé connectée. " Les entreprises peuvent y éprouver leurs innovations auprès de futurs utilisateurs, un peu comme on teste un médicament " résume Jean-Yves Elie qui coordonne l'action de la structure. Non pas dans un laboratoire ou un quelconque banc d'essai. Mais en mettant en contact des entreprises qui portent un projet avec des cohortes d'utilisateur potentiels d'e-santé. Selon le produit, il s'agit d'infirmiers, de pharmaciens ou bien d'aides à domicile. Parallèlement, des laboratoires ou des organismes de recherche analysent les usages et jugent de la pertinence des produits. "La vraie problématique de la santé connectée, ce n'est pas la mise au point technologique, mais l'usage" insiste Christian Fillatreau, le président du cluster TIC Santé Aquitain.

"L'idée du living-lab c'est de ne plus limiter l'innovation aux étapes de recherche et de développement, mais de l'affiner par les usages des professionnels, décrit Jean-Yves Elie, convaincu qu'"un produit adopté par ses usagers garantit son potentiel commercial". L'intérêt semble évident pour les porteurs de projets, l'usage de l'innovation en fait sa valeur sur le marché. Depuis son lancement en mars 2015, le living-lab e-santé Aquitaine accompagne ainsi cinq innovations, soit tout de même 10% des entreprises du cluster. Parmi elles, IIdre, qui propose de la géolocalisation sur des personnes touchées par la maladie d'Alzheimer, Domicalis, qui développe une tablette conservée au domicile des personnes dépendantes pour coordonner l'action des intervenants, ou encore IItwell qui teste un logiciel multiservice auprès de plusieurs centaines de pharmacies des Landes.

Révéler un usage induit

"Des tests qui durent entre 12 et 18 mois"

Toutes les innovations n'ont pas le droit de cité. Le living-lab se concentre sur les seules innovations à destination des professionnels de santé. Les innovations médicales et cliniques en sont exclues. Il s'agit donc pour l'essentiel de dispositifs médicaux communicants et d'outils de coordination médico-sociaux. Concrètement, les solutions sont testées auprès d'échantillon très variables allant de 10 à 1 000 professionnels selon la nature du produit ou du service. De la même façon, la durée du test n'est pas la même. Ils durent le plus souvent entre un an et 18 mois. "A chaque fois, l'ambition est de révéler un usage induit de solutions techniques déjà au point", explique Jean-Yves Elie.

Exemple avec Symbio Systems. Cette start-up propose un service de surveillance vidéo pour personnes en perte d'autonomie. Son idée est de permettre à des professionnels de santé de garder un œil sur une personne dépendante grâce à des caméras et des capteurs placés à son domicile. Leur technologie est au point. Grace au living-lab, Laurent Soccorsi, son directeur, placera à partir du mois de mars son produit au domicile de 10 patients hautement dépendants. "Cela fait deux ans que nous le testons en interne, admet Laurent Soccorsi. Mais là nous allons pouvoir le tester dans des conditions réelles de service". Avant même le début du test, il avait déjà fait évoluer son produit grâce au living-lab. Pendant la préparation du test, les soignants de l'hôpital Bordeaux Bagatelle qui doivent l'utiliser lui ont fait remarquer des lacunes sur la remontée de certains indicateurs. Symbio Systems a donc ajusté son produit à leurs besoins. "On compte beaucoup sur ces remontées d'usage pour adapter notre service" s'enthousiasme Laurent Soccorsi.

Testé et approuvé

"Il faut montrer qu'on est capable d'assurer un développement industriel"

La mise en place du test peut néanmoins être longue. Celle de Symbio Systems aura pris près d'un an. "Il a fallu définir les objectifs et les indicateurs avec l'hôpital, convenir des reporting et des modalités de l'évolution", se souvient Laurent Soccorsi. En contrepartie, il pourra se targuer d'une sacrée référence : "Placer notre produit dans un établissement réputé légitime notre offre", assure-t-il. Et ce d'autant plus que, comme les autres projets, l'interface de Symbio Systems sera évaluée par des organismes de recherche capables d'analyser son usage sur le plan cognitif (homme-système) et son impact sur l'organisation des soins. Pour chaque projet du living-lab, des instituts de recherches locaux, ici l'INRIA et l'ISPED, décrivent leur apport sur le plan médico-économique. Une caution non négligeable à l'heure de la commercialisation.

Pour bénéficier de cet accompagnement aux petits oignons, les innovations candidates "doivent être parvenues à un stade de développement suffisamment avancé", prévient néanmoins Jean-Yves Elie. "Il n'a pas seulement fallu expliquer que notre produit était génial, raconte Laurent Soccorsi. Il a fallu démontrer que nous pouvions apporter quelque chose à l'hôpital qui teste notre technologie. Et de montrer qu'on était capable d'assurer un développement industriel." Par ailleurs, le coût de ces études d'usage sont à prendre en compte. Ils sont estimés entre 30 à 100 000 euros selon l'ampleur du projet et le nombre de personnes qu'il mobilise. Et sur ce front, le soutien financier que la Région Aquitaine apporte aux entreprises d'e-santé contribue largement au succès du living-lab.

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