Pourquoi l'économie est plus résiliente aux taux d'intérêt élevés que prévu

Pourquoi l'économie est plus résiliente aux taux d'intérêt élevés que prévu La montée rapide des taux d'intérêt partout dans le monde fait craindre une récession. L'exemple américain montre cependant que croissance et taux d'intérêt élevés peuvent se combiner… Du moins pour l'instant.

Le rendement du bon du Trésor américain à 10 ans a récemment atteint les 5,35%, soit son plus haut niveau depuis avril 2002, conduisant plusieurs économistes à craindre que cette hausse ne finisse par déboucher sur une sévère récession. Pourtant, côté Wall Street, tout est calme. Le S&P 500 et le Nasdaq ont même atteint des records historiques, et l’économie américaine croît plus vite que prévu. Or, en temps normal, la hausse des rendements des bons du Trésor américain impacte négativement le cours des actions. Elle relève en effet le taux sans risque et renchérit le coût de l'emprunt pour les entreprises et les consommateurs, dont les dépenses alimentent l'économie, pesant ainsi sur la croissance, donc sur les capitalisations boursières.

Mais pour l’heure, rien de tout cela. "La sensibilité de l'économie et des marchés actions aux taux d'intérêt a diminué, et des taux à 10 ans américains supérieurs à 5% ne constituent pas encore une menace majeure pour le marché haussier des actions", constate la société de conseil en investissement BCA Research dans une note publiée mercredi 14 octobre.

Petites et grandes entreprises résistent encore à la hausse des taux

Non seulement les grandes entreprises continuent de surperformer, mais même les petites entreprises ne semblent pas encore affectées par la hausse des taux, toujours selon BCA Research. "Malgré une hausse significative des rendements obligataires, on n’observe pas d’augmentation notable du nombre de petites entreprises qui citent les conditions de financement ou les taux d’intérêt comme leur principal problème", précise la note, tout en concédant que l’effet pourrait se faire sentir en décalé.

"En 2021 et 2022, l’effet de la hausse des taux ne s’était manifesté qu’avec un temps de retard, et les petites entreprises commencent peut-être tout juste à ressentir celui de la hausse actuelle des rendements", ajoute la note. L’économiste Paul Krugman, qui pourtant ne retient pas ses coups contre la politique économique de Donald Trump, estime pour sa part que la hausse des taux d’intérêt sur la dette américaine n’a pas pour cause principale une crise de confiance dans celle-ci, mais plutôt une appétence pour le crédit liée aux investissements faramineux dans l’IA, qui conduit les hyperscalers à augmenter leur taux d'endettement, et une hausse des prix de l’énergie suite à la guerre en Iran.

Comment les choses pourraient tourner au vinaigre

Si la hausse des taux ne provoque pas de panique pour le moment, c’est aussi parce qu’elle coïncide pour l’heure avec une économie américaine qui continue d’afficher de belles performances, et où les investissements records, notamment dans l’IA, montrent que les entreprises continuent d’avoir confiance. Selon FactSet, les analystes estiment que les bénéfices des entreprises du S&P 500 ont progressé de 29,5% au troisième trimestre, ce qui en ferait le troisième trimestre consécutif de croissance supérieure à 25%.

Les choses pourraient toutefois se dégrader dans le cas où de futurs indicateurs viendraient remettre en cause la confiance dans l’économie américaine, par exemple si la saison des résultats du troisième trimestre, qui vient de démarrer, et pour laquelle les investisseurs sont à l’heure actuelle très optimistes, s’avérait décevante. Ou encore si les gains de l’IA tardaient à se matérialiser, finissant par faire peser le doute sur les investissements records des géants de la tech dans cette technologie.

On pourrait alors voir apparaître un scénario rappelant celui de la bulle des télécoms. On se rendrait compte que les hyperscalers ont ajouté trop de capacités de calcul et que leurs cours boursiers ne sont plus justifiés, causant une crise financière susceptible de dégénérer en crise des comptes publics, d’autant que la croissance de l’économie américaine est actuellement largement portée par l’IA. Un petit groupe de fabricants de puces et de matériel informatique profite en effet d’investissements colossaux, dans une technologie encore naissante, investissements eux-mêmes issus d'un groupe encore plus restreint d'hyperscalers. Un moteur de croissance très concentré, donc fragile.

La situation particulière de la France

Il faut, en outre, distinguer la situation aux Etats-Unis de celle de la France. En effet, contrairement à ce qui se passe outre-Atlantique, la hausse des taux d’intérêt sur la dette française est principalement due à un manque de confiance dans la soutenabilité de celle-ci, alors que les finances publiques continuent de déraper et que la France connaît une croissance atone.

"La hausse des taux des obligations d'Etat françaises s'explique en grande partie par une perception accrue du risque que la France fasse défaut sur sa dette publique", écrit ainsi Paul Krugman dans un récent billet. "La dette atteint déjà un niveau très élevé en pourcentage du PIB, et le gouvernement français continue de l'alourdir en accumulant d'importants déficits budgétaires, alors qu'aucune situation d'urgence, comme une guerre, une récession sévère ou une pandémie, ne les justifie. En outre, la population française vieillit, ce qui signifie que, toutes choses égales par ailleurs, le coût des retraites augmentera beaucoup plus vite que les recettes", développe l’économiste. La hausse des taux en France est donc plus préoccupante qu’aux Etats-Unis.