Souveraineté numérique : le piège le plus dangereux n'est pas la dépendance, c'est l'illusion

VATES

La souveraineté numérique s'affiche partout. Mais sans maîtrise du code, des décisions et des prix, elle reste un label. Le vrai risque n'est pas la dépendance, c'est l'illusion d'autonomie.

La souveraineté numérique est partout. Dans les appels d’offres, dans les stratégies publiques, dans les discours des DSI, dans les argumentaires commerciaux. Elle est devenue un mot-clé incontournable.

Mais un phénomène plus subtil est en train d’émerger : à mesure que la souveraineté devient un critère décisif pour les organisations, elle devient aussi un argument commercial puissant.

Et c’est là que le risque apparaît.

Le problème n’est pas que nous dépendions de technologies étrangères. Cette dépendance, au moins, a le mérite d’être visible. Le problème commence lorsque nous pensons nous en être affranchis, alors que les fondamentaux n’ont pas changé.

L’illusion de souveraineté est peut-être plus dangereuse encore que la dépendance assumée.
Car une dépendance identifiée peut être gérée, négociée, arbitrée. Une illusion, elle, endort la vigilance.

Aujourd’hui, il suffit parfois d’un hébergement local, d’une entité juridique européenne ou d’un changement de vocabulaire pour qu’une offre soit présentée comme “souveraine”. Le discours rassure. La communication est maîtrisée. Mais la question essentielle reste souvent éludée : qui contrôle réellement la technologie ?

  • Qui écrit le code ?
  • Qui décide de la feuille de route ?
  • Qui peut modifier unilatéralement les conditions contractuelles ?
  • Qui détient le pouvoir de fixer les prix ?

Tant que ces leviers restent concentrés entre les mains d’acteurs extra-européens, parler de souveraineté relève davantage de la sémantique que de la réalité industrielle.

La souveraineté est devenue un enjeu stratégique pour les États, mais aussi un marché à conquérir pour les GAFAM. Il serait naïf de penser que les grands acteurs mondiaux resteront à l’écart de cette dynamique. Ils l’intègrent déjà à leurs offres, parfois via des partenaires européens de premier plan. On retrouve ainsi l’arsenal technologique de Microsoft au cœur de BLEU, porté par Orange et Capgemini. De la même manière, le cloud présenté comme “souverain” par Thales, via S3NS, repose sur la plateforme Google Cloud. Ces initiatives ont au moins le mérite d’être opérées par des acteurs français à la différence d’offres comme AWS, présentées comme souveraines mais intégralement détenues par Amazon.

Lorsque quelques fournisseurs dominent des briques critiques d’infrastructure, la dépendance se traduit par une perte progressive de pouvoir de négociation. Les modèles de licence évoluent. Les offres se reconfigurent. Les tarifs augmentent. Les clients s’adaptent, faute d’alternative crédible ou de capacité à migrer rapidement.

Et plus la dépendance est profonde, plus le coût de sortie devient dissuasif.

Dans ce contexte, afficher une “souveraineté” partielle peut donner l’impression d’avoir sécurisé la situation. En réalité, on consolide parfois le verrouillage. On rassure les décideurs sans modifier la structure de dépendance.

La souveraineté ne se résume ni à la localisation des données, ni à l’adresse du datacenter. Elle tient à la maîtrise : maîtrise du code des compétences, de la gouvernance, des capitaux et de la trajectoire économique.

L’enjeu n’est pas d’opposer systématiquement des acteurs ou de verser dans une forme de protectionnisme technologique. L’enjeu est de retrouver une lucidité stratégique. Une organisation qui ne peut pas comprendre, auditer, adapter ou remplacer ses briques critiques n’est pas souveraine, même si son infrastructure est physiquement sur le territoire.

La souveraineté est avant tout une capacité d’action, qui doit redevenir un critère structurant de décision, et non un slogan. C’est aussi pour cette raison que nous parlons, chez Vates, davantage d’autonomie numérique que de souveraineté.

La dépendance est un risque stratégique, mais l’illusion de la souveraineté est pire encore. Se savoir dépendant permet d’agir. Se croire autonome empêche de changer.

À vouloir acheter la tranquillité, l’Europe pourrait bien payer le prix d’une dépendance qu’elle ne verra même plus.