Autonomie technologique : le temps des slogans est terminé
À force d'être utilisé à tort et à travers, le terme de souveraineté numérique finit par perdre sa substance. Pourtant, derrière ce mot galvaudé se cache probablement l'un des plus grands défis stratégiques européens des prochaines décennie
Le terme de souveraineté numérique est devenu omniprésent. Invoqué dans les conférences, les discours et parfois même dans des opérations de communication qui n'ont de souverain que le vocabulaire. À force d’être utilisé à tort et à travers, le concept finit par perdre sa substance. Pourtant, derrière ce mot galvaudé se cache probablement l’un des plus grands défis stratégiques européens des prochaines décennies[1].
En effet, le sujet n’est pas de savoir si nous allons produire quelques infrastructures locales supplémentaires ou afficher davantage de drapeaux européens sur nos « clouds ». Le sujet est beaucoup plus profond. Il concerne notre capacité collective à conserver une autonomie technologique crédible dans un monde où le numérique structure désormais la puissance économique, industrielle, militaire, énergétique et démocratique.
Pendant longtemps, nous avons abordé le numérique comme un accélérateur de modernisation. Cette lecture n’est plus suffisante. Les infrastructures technologiques sont devenues des instruments de puissance. Derrière les centres de données, les câbles sous-marins, les systèmes cloud, les plateformes, les satellites ou les modèles d’intelligence artificielle, il y a désormais des rapports de force géopolitiques très concrets.
Les événements récents le montrent presque chaque semaine. Lorsque les États-Unis restreignent l’accès de la Chine aux semi-conducteurs avancés, ce n’est plus une question commerciale mais une stratégie de puissance. Lorsque certains pays européens découvrent leur dépendance critique à des infrastructures cloud étrangères, ce n’est plus un sujet technique mais une question de continuité stratégique.
Dans ce paysage, l’Europe alterne encore entre prises de conscience lucides et contradictions difficiles à ignorer.
Certains signaux restent encourageants. Après des années de controverses autour de l’hébergement du Health Data Hub sur Microsoft Azure, l’État français a finalement engagé une trajectoire vers un hébergement souverain certifié SecNumCloud, avec plusieurs initiatives impliquant des acteurs européens comme OVHcloud, Outscale ou Scaleway[2].
De même, plusieurs acteurs critiques commencent à assumer des choix technologiques plus cohérents avec leurs exigences stratégiques. EDF a ainsi annoncé fin 2025 le recours à des solutions dites de “cloud de confiance” avec Bleu et S3NS[3] afin de renforcer la souveraineté de ses données sensibles.
Dans le domaine du renseignement intérieur et de l’analyse de données, l’Allemagne s’est également tournée vers une alternative française comme la pépite ChapsVision dans certains projets liés aux capacités souveraines de traitement et d’investigation au détriment du géant américain Palantir[4]. Au sein de BPCE SI, le choix de remplacer un grand acteur américain par la PME française Diabolocom pour les centres de relation client a été assumé et porté au plus haut niveau du groupe. Cette décision n’était ni symbolique ni idéologique[5]. Elle traduisait une volonté concrète de préserver une capacité d’autonomie sur des infrastructures devenues stratégiques pour la relation client, les données et la continuité opérationnelle. Ce type d’arbitrage montre que la souveraineté ne se limite pas aux discours publics : elle commence souvent dans des décisions industrielles très concrètes, où il faut accepter de soutenir des alternatives européennes crédibles pour leur permettre de grandir, d’innover et de rivaliser durablement.
Ces décisions traduisent une évolution importante : la souveraineté commence enfin à redevenir un critère de choix assumé.
Néanmoins, ces avancées coexistent avec des mouvements exactement inverses.
Alors même que cette capacité de choisir constitue, au fond, une autre manière d’affirmer sa souveraineté, Air France a choisi Starlink de SpaceX pour déployer le wifi très haut débit sur l’ensemble de sa flotte[6], sans attendre l’arrivée d’alternatives européennes comme IRIS².
D’un point de vue opérationnel, économique et en matière d’expérience client, cette décision est parfaitement rationnelle. C’est d’ailleurs précisément là que se situe le cœur du problème européen : les acteurs choisissent logiquement les solutions les plus matures, les plus rapides et les plus performantes à court terme, parce que les alternatives souveraines arrivent souvent trop tard, coûtent davantage ou ne sont pas encore disponibles à l’échelle nécessaire.
Mais cette réalité pose une question plus profonde : savons-nous encore arbitrer collectivement entre performance immédiate et autonomie stratégique de long terme ?
Éditions de l’Éclaireur - Paris 2026
Que ce serait-il réellement passé si Air France avait attendu une année supplémentaire pour laisser à IRIS² le temps d’émerger comme alternative crédible ? Très probablement peu de choses du point de vue des usages quotidiens des passagers. En revanche, ce délai aurait peut-être permis de préserver une capacité de choix, de créer un rapport de négociation plus équilibré entre opérateurs et, surtout, de laisser une chance à une infrastructure européenne de démontrer sa viabilité.
L’Italie offre également un exemple révélateur des ambiguïtés européennes actuelles. Le “Polo Strategico Nazionale”, présenté comme un pilier de la souveraineté numérique italienne pour héberger les données critiques de l’administration publique, repose largement sur des technologies et partenariats avec Microsoft, Google ou Oracle[7].
Le choix est rationnel sur le plan opérationnel : accéder rapidement aux meilleures technologies disponibles tout en conservant une gouvernance nationale. Mais il illustre aussi une réalité plus inconfortable pour l’Europe : les ambitions de souveraineté restent souvent dépendantes des hyperscalers américains dès que l’on parle de passage à l’échelle, de maturité technologique ou de rapidité d’exécution sans recherche réelle d’alternatives.
Les tensions récentes rappellent surtout une réalité que nous avons longtemps oubliée : le numérique n’est pas un espace virtuel immatériel. C’est une infrastructure profondément physique, exposée aux conflits, aux rapports de force et aux vulnérabilités géopolitiques.
Les menaces iraniennes récentes autour des câbles sous-marins traversant le détroit d’Ormuz en offrent une illustration spectaculaire. Plusieurs médias proches du pouvoir iranien ont évoqué la possibilité de taxer, contrôler voire perturber ces infrastructures critiques qui transportent une part essentielle du trafic Internet mondial entre l’Asie, le Golfe et l’Europe[8].
Dans un tout autre contexte, les multiples sabotages et ruptures de câbles sous-marins observés en mer Baltique depuis 2024 ont poussé l’OTAN à lancer l’opération “Baltic Sentry” afin de protéger ces infrastructures devenues vitales pour les communications et l’économie européennes[9].
Ces événements marquent probablement un tournant : les câbles sous-marins, les centres de données, les satellites ou les infrastructures cloud deviennent désormais des actifs stratégiques comparables aux infrastructures énergétiques ou militaires. Le numérique n’est plus seulement un outil de communication. Il est devenu une infrastructure critique de puissance.
Le débat sur la souveraineté devient alors inutilement caricatural. Certains opposent naïvement ouverture et autonomie. D’autres continuent à croire qu’une indépendance technologique totale serait possible.
Aucune de ces deux visions ne tient réellement.
La réalité est beaucoup plus exigeante. Les dépendances technologiques sont désormais systémiques. Semi-conducteurs, capacités de calcul, énergie, logiciels, cybersécurité, composants critiques, infrastructures cloud ou intelligence artificielle composent une chaîne mondiale profondément imbriquée.
La véritable question stratégique n’est donc plus : comment devenir totalement autonome ? La vraie question devient : que devons-nous impérativement maîtriser, quelles dépendances pouvons-nous accepter et dans quelles conditions voulons-nous construire nos alliances ?
C’est ici que le débat européen reste encore insuffisant. L’Europe évoque trop souvent la régulation et beaucoup moins la puissance industrielle, la vitesse d’exécution, le financement massif, le politique énergétique ou la commande publique stratégique. Or aucune grande puissance technologique de l’histoire ne s’est construite uniquement par la norme.
Le sujet des talents devient également très central. Les États-Unis attirent les meilleurs chercheurs mondiaux malgré l’arrivée de la nouvelle administration américaine. La Chine investit massivement dans les compétences scientifiques et industrielles. Pendant ce temps, l’Europe peine encore à transformer son excellence académique en puissance technologique durable et le passage à l’échelle.
Le futur numérique ne se résumera d’ailleurs pas à un affrontement entre Washington et Pékin. Le Grand Sud devient lui aussi un acteur majeur de cette recomposition mondiale. L’Inde, le Maroc, les pays du Golfe, le Brésil, l’Indonésie ou plusieurs pays africains investissent massivement dans les infrastructures numériques, l’énergie, les données et l’intelligence artificielle. Une nouvelle géographie technologique mondiale est en train d’émerger.
Le sujet dépasse désormais largement la technologie elle-même. En effet il touche à notre capacité à décider encore collectivement de nos dépendances, de nos infrastructures critiques, de notre modèle démocratique et de notre autonomie stratégique dans un monde de plus en plus fragmenté.
Au fond, le véritable risque n’est probablement pas la dépendance elle-même. Toute puissance dépend des autres. Le vrai danger est de continuer à subir des dépendances devenues invisibles… jusqu’au jour où elles deviennent irréversibles.
Ces réflexions sont au cœur des thèses développées par Nouamane Cherkaoui dans son dernier ouvrage Sous l'emprise du code, aux Éditions de l'Éclaireur[10].