Plongée dans le dark web #3 : comment j'aurais pu inonder de drogue la Roumanie

Plongée dans le dark web #3 : comment j'aurais pu inonder de drogue la Roumanie Un dealer roumain, des colis remplis de drogue et des paiements en cryptomonnaies. Troisième volet de notre enquête sur le vaste marché du travail cybercriminel.

Les forums du dark web n'attirent pas seulement les hackers. Les amateurs de snuff movies y sont légion - on s'abstiendra de parler d'eux - tout comme les marchands de stupéfiants et d'armes, auxquels nous nous intéressons dans le 3e volet de cette enquête dédiée au business du dark net. A la recherche d'une petite annonce de partenariat entre fournisseurs et revendeurs, il ne me faut qu'une dizaine de minutes pour tomber sur l'une d'elles. Pour éviter toute identification de l'auteur par des personnes mal intentionnées, je préfère ne pas montrer l'annonce. Je vous en résume le contenu : le criminel explique qu'il est basé en Europe de l'Est, avec une équipe à son service, et qu'il cherche à nouer un partenariat avec un fournisseur de produits illicites qu'il réceptionnerait par colis avant de les revendre de la main à la main ou via des colis à son tour.

A la lecture de l'annonce, j'imagine son auteur dans un atelier en Europe de l'Est en train de manager des petites mains emballant toutes sortes de marchandises illégales : de la drogue, des armes, ou des produits de luxe contrefaits. Sans attendre, je lui envoie un message privé pour obtenir des précisions sur sa proposition. Il me répond quelques jours plus tard :

- Salut mon frère, désolé pour la réponse tardive. Alors j'ai une équipe, moi y compris, qui peut vendre des drogues et tout ce que tu veux mettre dans les colis. Une fois qu'on aura tout vendu, je te donnerai la moitié de l'argent qu'on aura fait. Si tu es intéressé, envoie-moi un message privé sur Telegram.

- Salut, d'accord, merci pour ces informations, je suis intéressé. Je t'enverrai un message sur Telegram cette semaine. Hâte d'en savoir plus sur ce projet, merci !
Messages privés sur le forum cybercriminel. © JDN

Sur Telegram, il se livre bien plus facilement :

- Salut ! On s'est parlé à propos de ton offre de partenariat. Peux-tu m'en dire plus sur celle-ci s'il te plaît ? Quel est le processus pour démarrer le partenariat ? etc. Je suis très intéressé, merci.

- Salut ! Nous sommes en fait une équipe d'anciens dealers basés en Europe de l'Est, en Roumanie, qui cherchons à travailler comme passeurs pour un fournisseur ou un chimiste. Nous avons de la clientèle dans toute la ville et nous pouvons vendre presque n'importe quoi très vite, sauf de l'héroïne, nous ne touchons pas à ça. Nous cherchons à prendre une commission de 30% à 40% sur le profit des ventes pour notre travail. Le reste, soit 70% à 60%, sera converti en crypto et renvoyé au fournisseur ou chimiste. De cette façon, tout le monde gagne de l'argent, et l'un des objectifs est de former un réseau à travers le monde.

Pour glaner le plus d'informations possible, je le convaincs que je suis pertinent pour son business et lui demande le processus à suivre pour travailler ensemble. "Nous sommes situés à Constanța et le fournisseur/chimiste doit se trouver quelque part en Europe. Et pour démarrer le business avec nous, envoie un petit colis de n'importe quoi pour qu'on puisse prouver notre fiabilité et notre travail sérieux", me répond-il.

Je lui propose alors de me donner directement l'adresse de livraison, afin de lui prouver ma motivation à concrétiser le partenariat. Je doute toutefois qu'il veuille me la transmettre, comme nous venons tout juste de faire connaissance. Contre toute attente, il s'exécute. Dans des messages qu'il me transfère depuis une autre conversation, y figurent non seulement une adresse postale, mais aussi un nom et un numéro de téléphone…

Conversation sur Telegram. © JDN

Pour des raisons de sécurité, ces renseignements sont effacés des captures d'écran de la conversation. Quand j'explore le lieu de livraison sur Google Maps, celui-ci révèle une certaine pauvreté de ses habitants. Des barres d'immeubles de l'époque soviétique aux couleurs pâles et grises se succèdent dans le quartier. La végétation, non entretenue, prolifère et fissure le bitume. Le linge est étendu face à des fenêtres grandes ouvertes, des enfants jouent au ballon. Et même si l'ambiance ne paraît pas anxiogène, c'est bien ici qu'une boîte aux lettres est utilisée comme dépôt de drogue.

Je n'écarte pas l'hypothèse d'une arnaque tant l'adresse a été vite communiquée. Peut-être que le dealer espère que je lui envoie de la drogue rapidement sans me payer en retour. Mais qu'il paie ou pas, cela est tout autant risqué pour lui. Comment cela se fait-il qu'il ne cherche pas à mieux connaître mes intentions avant de me communiquer l'adresse, surtout quand on sait que les forces de l'ordre scrutent les forums cybercriminels ? Sans doute parce que la réception des colis est confiée à une mule, simple subalterne sacrifiable sur l'autel du crime.

Ce n'est qu'après m'avoir transmis l'adresse qu'il se renseigne sur moi :

- Peux-tu me donner plus de détails sur toi ? Depuis quel pays travailles-tu ? Que vas-tu envoyer ? En quelle quantité ? Et as-tu déjà eu affaire à des coursiers dans d'autres pays auparavant ?

- Oui bien sûr, je travaille depuis l'Allemagne, j'ai déjà travaillé avec l'Europe de l'Est et j'ai de l'expérience dans ce domaine. Concernant ce que je vais envoyer : je vais y réfléchir. Je te dirai ce que j'envoie avant de le faire.

Comme d'habitude, je gagne du temps pour glaner le maximum d'informations. Cela me permet de me renseigner dans la presse roumaine pour savoir si ce type de trafic est monnaie courante à Constanța. Plusieurs récents articles évoquent en effet l'existence de réseaux qui importent de la drogue par colis grâce à des messageries chiffrées.

Peu de temps après ma conversation avec le criminel, son compte Telegram est supprimé alors que la police roumaine déclare avoir démantelé un important réseau de trafic de drogue situé dans la ville. Oups.