Akim Oural (rapporteur smart city gouvernemental) "La France peut devenir le géant de la science numérique de la ville"

L'adjoint au maire de Lille en charge de l'aménagement numérique a remis au ministère des Affaires étrangères un rapport sur le développement et l'exportation de la smart city française.

JDN. Dans votre rapport sur la smart city française, vous formulez 20 propositions pour développer et exporter la smart city hexagonale. Quelle devrait être la priorité ?.

Ce rapport, dont Akim Oural est l'un des co-auteurs, a été commandé en 2016 par le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Jean-Marc Ayrault. © Antoine REPESSE-MEL

Akim Oural. Il faut améliorer notre place dans les classements internationaux des smart cities, dans lesquels des villes françaises figurent peu souvent. Pour ce faire, nous devons développer au moins une, mais j'espère trois, villes-vitrines de la smart city en France, afin de montrer au monde ce dont nous sommes capables. Je propose de lancer un appel à manifestations géré par la Caisse des dépôts et l'Agence française de développement, dans l'esprit des plans d'investissements d'avenir. Les métropoles pourraient candidater à recevoir des fonds pour développer une smart city en présentant une ambition et des démarches précises en matière de back-office technique, de développement du big data,  de mutualisation des données territoriales, ou encore de gouvernance avec les industriels. Une fois que ces projets seront lancés, nous souhaitons ouvrir un second appel à manifestations à destination de villes étrangères, qui souhaiteraient expérimenter notre modèle de smart city avec l'aide des collectivités et entreprises françaises ayant travaillé sur ces projets-vitrine en France.

En quoi la smart city à la française est-elle différente selon vous ? Ne s'agit-il pas plutôt d'un modèle européen, en opposition aux approches américaines et asiatiques ?

La marque de fabrique française, mais peut-être aussi européenne, c'est d'abord la régulation publique et la manière d'harmoniser les relations entre acteurs publics et privés dans le cadre d'un projet global. Ailleurs dans le monde, les collectivités se voient parfois imposer les choses par des industriels, sans prise en compte de l'intérêt général. C'est pour cela que nous avons un coup à jouer à l'international. La ville intelligente telle que nous la défendons est un facteur de rayonnement, mais aussi un axe stratégique pour l'Europe. Elle peut se positionner en valorisant des acteurs économiques qui proposent des modèles intégrés, face à des géants asiatiques ou américains, qui, en Afrique, en Amérique latine ou en Europe de l'Est, se sont positionnés comme des acteurs imposant leurs volontés. C'est en particulier au Maghreb et en Afrique que se trouvent les meilleures opportunités pour la France.

La France possède de grands groupes internationaux dans l'énergie et les transports, des aspects cruciaux de la smart city. Mais ne paie-t-elle pas son manque de grands acteurs technologiques ?

En Europe, nous avons besoin de l'émergence de grands acteurs internationaux qui regardent dans les yeux les groupes américains et asiatiques. Nous possédons en effet d'immenses groupes dans l'énergie et les transports, qui ont grandi grâce à des projets d'intérêt général, mais nos acteurs technologiques ne sont pas en assez grand nombre pour atteindre une masse critique. Nous manquons d'industriels technologiques qui peuvent vendre des produits et décider des marques de fabriques internationales. Nous n'aurons jamais la puissance marketing des Gafa, mais la France peut devenir le géant de la science de la ville à l'heure du numérique.

Vous appelez les collectivités à mutualiser leurs systèmes d'informations. Pourquoi ont-elles intérêt à ces collaborations ?

"Les territoires doivent s'unir (...) Il nous faut des systèmes capables d'absorber de grandes quantités de données "

C'est une nouvelle manière de travailler. Les territoires doivent s'unir au sein d'une plateforme territoriale, gérée par la métropole ou la région. Ce système d'information local mutualisé est indispensable pour développer les usages du big data, comme le prédictif ou l'hypervision (convergence de tous les flux en un seul centre de supervision, ndlr). Il nous faut des systèmes capables d'absorber de grandes quantités de données pour développer des stratégies d'API et faire de ces plateformes des hubs sur lesquels viendront se brancher des services locaux. C'est aussi un facteur d'égalité territoriale : les petites communes sans moyens peuvent s'inscrire dans une dynamique numérique très forte. Nous assistons à une rupture de cette égalité territoriale en matière de numérique. Par exemple, c'est un scandale qu'une petite commune de notre métropole lilloise ne puisse pas faire de cartes de cantines avec des puces NFC, alors que nous savons très bien le faire à Lille.

Les métropoles doivent également être dotées de compétences en matière de données, recommandez-vous. Qu'est-ce que cela changerait dans le développement de leurs smart cities ?

 

Ce serait un changement énorme. Toutes les données qui sont générées dans l'espace public, par le secteur public ou privé, sont des données dites d'intérêt général. Elles doivent donc être agrégées par un organisme public ou parapublic. Idéalement, nous souhaiterions récupérer les données d'entreprises privées, comme celles des VTC par exemple, car elles aident à la prise de décision publique. Mais nos systèmes informatiques n'y sont pas prêts. L'essentiel est d'agréger, sécuriser et mettre à disposition les données sur une même plateforme. Elles seraient accessibles à titre onéreux pour les grandes entreprises avec un modèle économique éprouvé, et gratuitement pour les collectivités et les start-up qui souhaiteraient expérimenter.

Vous proposez de créer un label "French Cité" ainsi qu'une fondation internationale du même nom. Ne va-t-on pas lancer d'énièmes structures qui produisent beaucoup de communication et d'autocongratulation, pour peu de résultats concrets?

"La data science ne peut être réalisée en formant un agent municipal qui faisait autre chose avant, il faut des mathématiciens"

La fondation devra animer cette ambition internationale que nous avons, favoriser les collaborations entre les collectivités qui partagent notre modèle, et faire la promotion de nos territoires-vitrines en France. Elle sera adossée à un label, French Cité, inspiré du label French Tech, qui a fait ses preuves : aujourd'hui, les écosystèmes ont atteint une certaine maturité. Nous souhaitons reproduire cette logique, plutôt à l'échelle métropolitaine, pour mettre en avant des collectivités et des entreprises qui pensent aux enjeux de la ville intelligente. De nombreux territoires veulent être labellisés. Nous sommes tous conscients des problématiques de marque employeur. Et nous avons besoin de "marketer" nos territoires pour les rendre attractifs.

Pour mener à bien tous ces projets, les villes ont besoin de renforcer ou de se doter de solides équipes techniques. Des profils d'ingénieurs informatiques à hauts salaires. Comment est-ce possible dans un contexte de baisse des dotations de l'Etat ?

La data science ne peut être réalisée en formant un agent municipal qui faisait autre chose avant. Il faut des mathématiciens. Ce genre de profil n'existe pas dans les grilles de la fonction publique. Les collectivités devront se transformer pour pouvoir intégrer ces personnes à leurs organisations. D'autant qu'il est difficile de les recruter, lorsque le privé propose des salaires cinq fois plus élevés. C'est un investissement qu'il faudra effectuer en allant chercher des marges de manœuvres dégagées par la mutualisation. Ce n'est pas du luxe, mais un enjeu stratégique.

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