Alexandre Prot (Qonto) "Avec une licence d'établissement de crédit, Qonto pourra proposer des financements plus longs et plus élevés"
De la facturation électronique au crédit long terme, Qonto veut couvrir l'ensemble des besoins financiers des PME européennes, et espère obtenir sa licence bancaire cette année. Le JDN fait le point avec son cofondateur et PDG.
JDN. Quels services les 600 000 clients de Qonto utilisent-ils le plus au quotidien ?
Alexandre Prot. Nous avons commencé par un compte courant professionnel, permettant à nos clients de payer et d’être payé, qui reste le cœur de notre offre, avant de l’enrichir progressivement avec des services complémentaires. Par exemple, nous avons ajouté des solutions de financement et de crédit, certaines en propre, d’autres via des partenaires. Nous avons aussi lancé une offre de rémunération de la trésorerie, avec un taux pouvant aller jusqu’à 4% à l’ouverture puis autour de 2% selon les conditions et les formules, une attente forte de nos clients. Nous avons également développé Qonto Pay Later, qui permet de régler des factures fournisseurs immédiatement puis de les rembourser en trois, neuf ou douze mensualités. L’ensemble de ces services repose sur notre agrément d’établissement de paiement obtenu en 2018, en attendant l’obtention de notre agrément d’établissement de crédit.
Comment Qonto anticipe-t-il l’entrée en vigueur progressive de la facturation électronique pour les entreprises françaises à partir de septembre 2026 ?
La réforme de la facturation électronique est un sujet important pour les entreprises et pour nous. Plusieurs centaines de milliers d’entreprises ont déjà choisi Qonto comme plateforme agréée pour la gestion de leurs factures électroniques. Cet agrément nous a d’ailleurs été officiellement attribué par la Direction générale des finances publiques en janvier. Nous avons souhaité nous saisir de ce sujet en proposant une offre de facturation électronique simple et gratuite, accessible à toutes les entreprises, qu’elles soient clientes de Qonto ou non.
Au-delà de notre cœur de métier bancaire, nous développons depuis plusieurs années des outils financiers complémentaires, incluant la facturation, la gestion des notes de frais, le pilotage des dépenses et des cartes corporate, mais aussi des outils avancés de gestion de trésorerie permettant de suivre son état en temps réel ou de réaliser des projections. La trésorerie reste un enjeu critique pour les dirigeants de TPE et PME, et ces outils répondent donc à un besoin très concret. Nous avons également élargi notre offre de services de paiement, en incluant notamment les terminaux de paiement pour l'encaissement en physique ou en ligne.
Jusqu’où souhaitez-vous aller dans l’intégration de nouveaux services ?
Nous voulons offrir un véritable cockpit financier tout-en-un pour les TPE-PME, en les accompagnant depuis leur création jusqu'aux différentes étapes de la croissance de leur entreprise, et en proposant des outils et fonctionnalités plus sophistiqués à mesure que les entreprises se développent. Cette combinaison entre solutions bancaires et outils financiers fait la spécificité de Qonto et apporte beaucoup de valeur à nos clients, qui ne retrouvent pas cela chez les banques traditionnelles. En devenant établissement de crédit, nous pourrons aller plus loin. Aujourd’hui, certaines offres restent limitées par la réglementation, comme Qonto Pay Later, qui est plafonné à 50 000 euros sur douze mois. En obtenant notre licence d'établissement de crédit (Qonto a déposé une demande en 2024, ndlr), nous pourrions par exemple proposer des financements plus longs, sur des montants plus élevés.
Comment ce statut d'établissement de crédit pourrait-il transformer votre modèle économique et quels nouveaux revenus anticipez-vous ?
En proposant au fur et à mesure davantage de services à nos clients, nous comptons générer de nouveaux revenus, notamment autour du crédit, de l’épargne et à terme d’autres produits financiers. Pour autant, devenir établissement de crédit implique aussi des coûts supplémentaires avec, par exemple, une contribution au fonds de garantie de dépôts, etc. Il faut anticiper des exigences accrues en matière de conformité, de gestion des risques et de contrôle, ce qui va nécessiter des recrutements. Bien évidemment, nous espérons que les revenus générés seront supérieurs aux coûts. Devenir un établissement de crédit est aussi un moyen de répondre aux attentes de clients qui nous disent avoir besoin de solutions que nous ne pouvons pas encore proposer, comme des financements de plus long terme, pour ainsi les retenir et leur permettre de faire de Qonto leur partenaire principal.
Qonto a atteint la rentabilité en 2023. Comment se répartissent vos sources de revenus aujourd'hui ?
Nos revenus reposent aujourd’hui sur trois piliers. Le premier est l’abonnement, avec des offres qui démarrent à partir de 9 euros par mois et qui varient selon la taille de l’entreprise et les fonctionnalités utilisées. Le deuxième concerne les paiements, notamment l’interchange sur les cartes, les commissions liées aux paiements par carte ou encore les frais de change sur les transactions en devises, variables selon les formules. Le troisième pilier repose sur les marges d’intérêt liées à la rémunération des dépôts de nos clients, qui sont protégés via des mécanismes de cantonnement et de garantie en partenariat, ce qui nous permet de bénéficier de l’environnement actuel de taux positifs en Europe.
En 2024, Qonto a dépensé 35 millions d’euros pour racheter Regate, une fintech française spécialisée dans l’automatisation comptable et financière. Pour quel objectif ?
Nous ne faisons pas de comptabilité au sens strict du terme et ce n’est pas notre objectif aujourd’hui. Notre rôle consiste à simplifier et automatiser la pré-comptabilité, en rapprochant les paiements des justificatifs et en structurant les données nécessaires au travail comptable. Concrètement, cela permet d’identifier précisément chaque dépense, de gérer la TVA, la déductibilité et les éléments fiscaux en amont. Nous sommes également très bien intégrés aux principaux logiciels du marché comme Cegid ou Sage, ce qui facilite la collaboration entre les entreprises et leurs experts-comptables. C’est précisément ce savoir-faire qui a motivé l’acquisition de Regate, une solution reconnue pour la gestion des flux comptables des TPE-PME et la relation cabinets-clients.
Avec les progrès en termes d’IA et d’automatisation, pensez-vous élargir vos services pour permettre une gestion comptable complète et internalisée par les entreprises, notamment les TPE ?
Aujourd’hui, près de 7 000 experts-comptables utilisent Qonto pour collaborer avec leurs clients, récupérer des justificatifs ou encore accéder à des transactions. Notre volonté est de renforcer ces intégrations afin de faire gagner du temps aux entrepreneurs et aux comptables. Si, à terme, les attentes de nos clients évoluent vers davantage d’automatisation comptable, nous l’envisagerons, mais aujourd’hui leur demande principale concerne surtout l’accès à plus de services bancaires et de financement, et c’est sur quoi nous nous focalisons.
Quels sont aujourd’hui vos principaux marchés en Europe et en quoi l’obtention de cette licence bancaire pourrait-elle influencer votre stratégie d’expansion ?
Nous disposons aujourd’hui d’un agrément européen d’établissement de paiement valable dans les vingt-sept pays de l’Union européenne et ce sera également le cas pour l’agrément d’établissement de crédit. Nous sommes actuellement actifs dans huit pays européens et nous comptons rester focalisés sur ces marchés, dont notamment sur les cinq plus gros de la zone euro que sont la France, Allemagne, Italie, Espagne, et les Pays-Bas. Il s’agit là de nos principaux marchés, alors que la Belgique, le Portugal et l’Autriche complètent ce périmètre. L’obtention de la licence bancaire doit nous permettre d’aller plus vite et plus en profondeur dans ces pays, avec une offre plus complète. Si le Royaume Uni était encore dans l’UE, nous nous y serions sans doute développés. Aujourd'hui, cela nécessite une licence spécifique, ce qui complique les choses, mais peut-être que nous l'envisagerons un jour. Je pense que nous avons encore énormément à faire en Europe. Aujourd'hui, nous comptons 600 000 clients TPE-PME et nous visons 2 millions d'ici 2030.
Alexandre Prot est le cofondateur et PDG de Qonto. Diplômé d’HEC et de l’INSEAD, il débute sa carrière chez Goldman Sachs puis McKinsey & Company. En 2013, il crée Smok.io, la première cigarette électronique connectée, avec Steve Anavi et fait face aux frustrations des services bancaires dédiés aux entreprises. Ils décident alors de créer Qonto en 2016 afin de simplifier le quotidien bancaire des PME et des indépendants en offrant un compte professionnel en ligne, associé à des outils financiers. Depuis sa création, Qonto a levé un total de 622 millions d'euros.