Le scénario évoque étrangement "Fahrenheit 451". Mais ici, les livres ne sont pas brûlés au nom de la censure. Ils sont achetés par millions, découpés, scannés, puis détruits pour alimenter les modèles d'intelligence artificielle. Car dans la course aux IA toujours plus performantes, certaines entreprises technologiques se tournent vers une ressource devenue particulièrement précieuse : les livres physiques. Pas pour les lire, les préserver ou les rendre accessibles, mais pour en extraire le texte avant de faire disparaître l'objet.

Pour les entreprises qui développent de grands modèles de langage, un livre représente avant tout une masse de données de grande qualité. L'utilisation de bibliothèques numériques pirates ayant déjà provoqué d'importants litiges judiciaires, certains acteurs de l'intelligence artificielle adoptent une autre méthode : acheter légalement des ouvrages physiques, les numériser, puis les détruire.

Anthropic, par exemple, a eu recours à des massicots hydrauliques afin de trancher la reliure des ouvrages et de séparer rapidement leurs pages. Celles-ci peuvent ensuite être introduites dans des scanners industriels capables de traiter des volumes considérables de texte.

Ainsi, le livre ne survit pas à l'opération. Et cette destruction n'est pas accidentelle. Elle constitue précisément l'avantage économique du procédé. Numériser un livre tout en préservant sa reliure exige davantage de temps, de manipulation et de matériel. Le découper permet au contraire d'automatiser le scan à grande vitesse. Dans cette logique industrielle, conserver le livre représente un coût inutile. Sa destruction est donc une optimisation.

Cette ruée vers les ouvrages imprimés répond également à un problème croissant : la contamination d'Internet par les contenus produits par l'intelligence artificielle. Depuis l'explosion de l'IA générative, de plus en plus de contenus sur le Web est généré par des machines. Les laboratoires d'IA cherchent donc à récupérer des corpus dont l'origine humaine est certaine. Les livres publiés avant cette période constituent donc une ressource très précieuse.

Le problème devient particulièrement grave lorsque ces achats concernent des livres qui ne sont plus édités. Des libraires spécialisés dans les ouvrages rares ou anciens, notamment aux Pays-Bas, ont constaté l'apparition d'acheteurs capables de vider rapidement des stocks entiers d'éditions épuisées.

Dans ce cas, la destruction n'affecte plus seulement des livres facilement remplaçables. Elle peut réduire le nombre d'exemplaires encore disponibles d'un texte, d'une traduction, d'une édition universitaire ou d'un document historique déjà difficile à trouver. Le même livre ne peut plus être revendu, prêté, étudié ou numérisé par... un concurrent. 

Dans "Fahrenheit 451", les livres étaient détruits parce qu'ils contenaient des idées que le pouvoir voulait faire disparaître. Dans le monde de l'intelligence artificielle, ils risquent désormais d'être détruits pour la raison inverse. Parce que leur contenu est devenu trop précieux.