Qui vous invitez autour de la table décide si votre décision sera appliquée

clémentine olivier

Écarter d'une négociation ceux qui en maîtrisent le contenu coûte rarement en qualité de décision. Cela coûte en appropriation, et l'équipe n'applique plus ce qu'elle n'a pas décidé.

Une négociation importante se prépare. Vous établissez la liste des participants, et vous le faites comme cela s'est toujours fait dans votre organisation, par niveau hiérarchique. Ceux qui ont le pouvoir de signer entrent dans la salle, les autres restent dehors, y compris ceux qui ont préparé le dossier et qui en maîtrisent le contenu. J'ai vu cela se jouer dans une structure très hiérarchisée, et j'ai vu ce que ça a coûté. Le risque que l'on redoute dans ce cas de figure, celui d'une décision techniquement mauvaise faute d'expertise autour de la table, n'est pas celui qui s'est réalisé. La décision était défendable. Personne, ensuite, ne s'en est saisi.

On invite des grades, pas des compétences

Dans cette organisation, la composition d'une réunion de décision dépendait du rang, pas de l'investissement dans le projet ni de la compétence sur le sujet traité. Personne n'avait décidé cette règle. Elle s'était installée, et plus personne ne la questionnait.

C'est ce qui la rend difficile à corriger. Une règle explicite se discute. Une habitude se reproduit sans que quiconque ait à la défendre. Vous pouvez interroger dix personnes d'une même organisation sur les critères d'invitation à une réunion d'arbitrage, aucune ne saura répondre autrement qu'en décrivant l'usage. Derrière cet usage, il y a pourtant un regard, et ce regard est le vrai sujet. Personne n'a pris l'habitude de considérer les personnes situées plus bas dans l'organigramme comme importantes pour la décision. Leur travail alimente le dossier, leur analyse figure dans la note, et elles ne franchissent pas la porte. Cela ressemble à une forme de mépris de classe, ordinaire et sans intention affichée.

En entreprise, le même mécanisme se lit dans des détails que vous reconnaîtrez. Le comité qui statue sur un outil sans l'utilisateur qui s'en sert huit heures par jour. La réunion client où le chef de projet parle et où la personne qui a construit la solution reste à son bureau. L'arbitrage budgétaire rendu entre directeurs, sur des chiffres produits par des équipes absentes de la pièce.

La décision juste que personne ne reprend

Voilà le point que je n'avais pas anticipé. La décision issue de cette négociation n'était pas mauvaise. Elle tenait, techniquement. L'équipe ne s'est pourtant jamais réapproprié ni les conclusions ni le résultat.

Chez la personne écartée, la séquence a été rapide. D'abord du ressentiment, avec le sentiment très précis que l'on utilisait son travail sans reconnaître sa compétence. Puis du retrait. Puis une forme de démission, au sens où l'on continue d'occuper le poste en cessant d'y engager quoi que ce soit. Elle n'a pas claqué la porte, ce qui aurait au moins produit un signal. Elle est restée, en donnant strictement ce qui était demandé.

Cette perte coûte plus cher qu'une erreur technique, et elle se repère beaucoup plus tard. Une mauvaise décision se corrige, parce qu'elle se voit. Une décision correcte que personne ne porte se traduit par une exécution molle, des délais qui glissent, des questions qui ne remontent pas, et six mois plus tard par un constat d'échec que l'on attribuera au marché, à la charge de travail ou au manque de moyens. Une équipe applique ce qu'elle a contribué à construire. Elle exécute le reste, et l'exécution sans appropriation produit exactement ce que vous lisez dans vos revues de projet : tout a été fait, rien n'a pris.

L'absence d'explication fait le gros des dégâts

Il reste un élément que je tiens pour décisif dans cette histoire. Aucune raison n'a jamais été donnée à cette personne pour justifier son absence de la salle. Pas un mot, ni avant, ni après.

C'est là que s'est jouée la blessure. Ne pas être invité à une négociation est une décision d'organisation, qui peut avoir de bonnes justifications : un format contraint par l'interlocuteur en face, un nombre de sièges limité, un enjeu de représentation. Toutes ces raisons s'entendent quand elles sont dites. Le silence laisse la personne construire seule l'explication, et l'explication qu'elle construit est rarement flatteuse pour elle. Elle conclut qu'elle ne compte pas.

Le coût de la parole est ici dérisoire par rapport à son effet. Dire à quelqu'un que son analyse sera portée par un tel, que le format ne permet que trois personnes, et qu'un point lui sera fait le lendemain, prend deux minutes. Prévoir un débriefing systématique après la réunion, avec ceux qui ont préparé le dossier, coûte une demi-heure. Indiquer, dans la restitution, quelle contribution a pesé sur quel arbitrage coûte encore moins. Ces gestes ne rendent pas la salle plus grande. Ils rendent l'exclusion lisible, ce qui suffit le plus souvent à ce qu'elle cesse d'être vécue comme un verdict sur la valeur de la personne.

En conclusion

Avant votre prochaine réunion d'arbitrage, regardez la liste des invités et posez-vous une question simple : cette liste a-t-elle été composée, ou reproduite ? Puis une seconde, plus exigeante : parmi ceux qui devront appliquer la décision, qui n'aura pas eu l'occasion d'en discuter, et que leur en direz-vous ? Une organisation peut décider que seuls certains niveaux négocient, et le défendre. Ce qu'elle ne peut pas faire, c'est tenir cette position et espérer que les autres se sentent concernés par le résultat. L'appropriation d'une décision se construit dans la pièce où elle se prend, ou elle ne se construit pas.