" Et si les petites structures étaient les vraies locomotives de la transition écologique ? "

Le Domaine du Val

Pour Xavier Mennesson (Domaine du Val), les petites structures peuvent accélérer la transition écologique du tourisme, à condition que les pouvoirs publics passent des études à l'action.

Quand on parle de transition écologique, on pense immédiatement aux grandes entreprises, aux plans nationaux et aux milliards d'euros d'investissement. Les petites structures, elles, sont rarement dans ce récit. Elles seraient trop petites pour peser ou trop isolées pour entraîner. Pourtant, c'est souvent à leur niveau que les choses bougent en premier.

Au Domaine du Val, un ensemble d'une trentaine de maisons de tourisme sur pilotis en Baie de Somme, nous produisons une partie de notre électricité solaire, nous compostons, nous avons installé des bornes de recharge électrique… J’ai aussi engagé un objectif de décarbonation sur mon fonctionnement. Néanmoins, je sais que le plus gros point noir de mon bilan carbone réside dans l’arrivée des vacanciers au Domaine. La plupart viennent en voiture, par manque d’autres solutions. Le train arrive à cinq ou six kilomètres des stations balnéaires, sans bus connecté aux horaires d'arrivée, sans solution de taxi collectif. Tout le monde le sait et personne n’a réglé ce problème.

La théorie du colibri (chacun fait sa part, les petits gestes additionnés font un grand geste) a longtemps suffi à se donner bonne conscience. Plus aujourd'hui. Non pas parce qu'elle est fausse, mais parce que nous sommes entrés dans le temps de l'urgence. Avant les catastrophes climatiques de cet été, la dernière grande canicule et les feux de forêt dataient de 2022. Il y a quatre ans. Le mur se rapproche et notre nez le touche.

Les chiffres rendent d’ailleurs ce mur visible. En France, le tourisme génère 11 % des émissions nationales de gaz à effet de serre. Pour être compatible avec les objectifs de l'accord de Paris, l'Ademe estime que le secteur devrait avoir réduit ses émissions de 40 à 50 % d'ici 2030 par rapport à 2018. Or près de 70 % de ces émissions sont imputables au transport et à la mobilité. Et la voiture individuelle représente encore 79 % des arrivées touristiques sur le territoire national selon la dernière étude de l’Ademe sur le sujet.

Ce que les petites structures ont que les grandes n'ont pas, c'est la capacité d'expérimenter vite et de recommencer si nécessaire. En 2011, l’association Baie de Somme Zéro Carbone a mis en place un réseau d'autostop partagé, sur le territoire de la Baie de Somme, avec des points de rencontre matérialisés par des panneaux. C’était simple mais cela n'a pas fonctionné. La mentalité du tout-voiture était encore dominante et le cadre juridique trop contraignant. Mais aujourd'hui, avec les outils numériques disponibles, cette idée serait viable. Ce n'est pas coûteux, ce n'est pas complexe. En résumé, c'est du bon sens organisé.

Le vrai obstacle de ce type d’initiative n'est pas financier, il est systémique. En vingt ans, j'ai vu défiler des dizaines d'études sur la mobilité en Baie de Somme. Dix mille euros, quinze mille, vingt mille euros chacune… Dépensés, classés, oubliés. 

Ce n'est pas que les élus manquent de bonne volonté. C'est que le système produit de la concertation, pas de l'action. Les appels à projets imposent leurs cadres et leurs critères avant même que les acteurs du terrain puissent formuler les problèmes. On nous demande d'entrer dans une case plutôt que de partir d'une réalité. Et quand on essaie de remonter un dossier transversal, on nous répond que c'est le département, la région ou l’intercommunalité qui est compétent.

Pourtant, quand un projet structurant existe, ça marche. Le réseau de pistes cyclables le long de la Somme en est la preuve. Ce plan a été lancé il y a une dizaine d'années avec une vision claire et une mise en oeuvre opérationnelle. La fréquentation des sites a suivi. Ce n'est pas un miracle, c'est le résultat d'une impulsion forte et d'une persévérance dans le temps.

Les destinations touristiques qui n'auront pas engagé cette transformation seront devancées par celles qui l'auront fait. La Baie de Somme a la chance d'être un territoire naturellement préservé, moins exposé aux variations climatiques que d'autres. Mais cette chance n'est pas un acquis, c'est un avantage à transformer en projet. 

Ce que j'appelle de mes voeux, ce n'est pas un grand plan de plus. C'est un changement de logique : partir des problèmes concrets que remontent les acteurs de terrain et laisser les solutions émerger de cette base. Les petites structures ne demandent pas à porter seules la transition. Elles demandent que quand elles font levier, quelqu'un appuie de l'autre côté.

Il est temps d'agir. Et plus seulement d'étudier.