En 1921, au cœur de la Cochinchine coloniale, un fonctionnaire vietnamien reçoit un message d'une entité spirituelle se présentant comme le maître de la "Haute Tour", Cao Daï. De cette rencontre naît officiellement, cinq ans plus tard, une religion comme aucune autre : mêlant monothéisme et spiritisme, elle compte aujourd'hui entre un et six millions de fidèles et des dizaines de temples jusqu'en Californie. Son nom : Cao Daï.
C'est une religion qui étonne jusque sur les bancs de l'université. Elle est décrite par les chercheurs de Stanford comme "unique", et c'est peu dire. Dans le panthéon du caodaïsme, on retrouve Jésus, Lénine, Jeanne d'Arc ou encore Churchill. Mais l'un d'entre eux occupe une place très importante, il est même érigé au rang de saint : Victor Hugo. En entrant dans le Saint-Siège, à 10 000 kilomètres de la France, c'est une représentation de trois guides qui vous accueille, avec parmi eux l'auteur des Misérables.
Si Victor Hugo occupe une place aussi importante dans le caodaïsme, c'est pour son affection profonde pour le spiritisme. Au début des années 1850, il participe à Jersey à des séances au cours desquelles il croit entendre la voix de Léopoldine, sa fille disparue à l'âge de 19 ans.
Lors de ces séances de spiritisme, il consigne méticuleusement ses échanges avec de nombreux esprits : Shakespeare, Platon, Galilée, Hannibal, Jésus. On lui aurait même soufflé à l'oreille qu'une nouvelle religion verrait le jour, mêlant influences orientales et occidentales, et lui, Hugo, en serait le prophète. "Ses transcriptions, publiées après sa mort, auraient circulé jusqu'en Indochine où une édition parue vers 1925 aurait directement inspiré les fondateurs du caodaïsme", détaille le centre Victor Hugo à Guernesey.
Mais le spiritisme n'explique pas tout. Exilé à Guernesey pour s'être opposé à Napoléon III, Victor Hugo était un ardent défenseur des opprimés. Or, comme l'explique le centre Victor Hugo, à partir de 1859, la France colonise le Vietnam et soumet des milliers de Vietnamiens à des conditions de travail brutales. C'est paradoxalement cette colonisation qui fit connaître Hugo aux Vietnamiens. Ses valeurs de justice, de liberté et de soutien résonnèrent profondément auprès du peuple.
C'est donc pour toutes ces raisons qu'à l'entrée du Saint-Siège de Tay Ninh, une grande fresque accueille les fidèles et les visiteurs. On y voit notamment Saint Victor Hugo, représenté dans les robes de l'Académie française, la plume à la main, aux côtés du philosophe et premier président de la république de Chine, Sun Yat-sen, et du poète vietnamien Nguyên Binh Khiêm. Mais l'auteur de Notre-Dame de Paris n'est pas seul dans ce panthéon hors du commun. Jésus, Lénine, Jeanne d'Arc aux côtés de sages asiatiques y figurent également, au titre de "conseillers spirituels".
Avec les décennies, la diaspora vietnamienne a exporté le caodaïsme bien au-delà des frontières du Vietnam. Mais combien sont-ils exactement à pratiquer cette foi ? Les estimations varient considérablement selon les sources. Le rapport sur la liberté religieuse dans le monde consacré au Vietnam estimait en 2023 une communauté d'environ un million de membres. L'ouvrage académique Les Oracles du Cao Dài, publié en 2014, avance plutôt le chiffre de deux millions. D'autres estimations, plus larges, évoquent jusqu'à six millions de fidèles à travers le monde.