IonQ : un empire du quantique bâti sur la bourse, plutôt que dans les labos
1 milliard de dollars pour Oxford Ionics, 1,8 milliard pour SkyWater. En six mois, l'américain IonQ a dépensé quasiment les deux-tiers des financements totaux accordés en 2025 aux entreprises du quantique dans le monde (4,2 milliards de dollars, selon Tracxn). La première opération a fait basculer le groupe technologiquement : en s’emparant d’Oxford Ionics, IonQ a mis la main sur le leader mondial des ions piégés, l’une des cinq voies technologiques aujourd’hui employées dans la course à l’ordinateur quantique.
"Les ions piégés permettent de faire communiquer tous les ions entre eux. Ils permettent de réaliser des opérations avec une meilleure fidélité, c’est-à-dire peu d’erreurs, mais des calculs plus lents. Les opérations compensent par leur puissance", décrit Jean-François Bobier, expert quantique au sein du BCG. La technologie est historiquement celle utilisée par IonQ, mais il avait néanmoins peiné jusqu’ici à s’aligner sur les meilleurs standards, avec une meilleure performance à 64 qubits dits "algorithmiques"... selon le terme promu par IonQ lui-même.
Le rachat de SkyWater permet au groupe de s’appuyer sur son propre fondeur de puces. Et la frénésie d’achats ne s’arrête pas là : ces derniers mois, IonQ s’est aussi offert le spécialiste des logiciels et du scaling Seed Innovations ; Skyloom, acteur des communications quantiques et laser, bien positionné dans le spatial ; Lightsynq, expert des diamants, utiles dans les technologies photoniques ; Vector Atomics, leader des capteurs quantiques.
Furie boursière
Derrière cette stratégie se trouve Niccolo de Masi, un financier de formation, qui a pris la tête d’IonQ en février 2025, après avoir porté le Spac qui avait permis au groupe de s’introduire en bourse en 2021. Il débarque alors que le cours de bourse d’IonQ a bondi. "Deux facteurs exogènes ont poussé le cours à la hausse : l’élection de Donald Trump, et les annonces de Google autour de sa puce quantique Willow, rappelle Olivier Ezratty, consultant et fondateur de la Quantum Energy Initiative. Toutes les boîtes cotées en bourse, les meilleures et les pires, ont vu leur action gonfler."
La capitalisation d’IonQ est multipliée par 10 entre l’été 2024 et la fin 2025. De quoi financer des acquisitions onéreuses, même sans cash : pour Oxford Ionics comme pour SkyWater, IonQ ne dépense quasiment rien qui ne soit pas des actions. Le groupe communique sur son "intégration verticale" et défend la maîtrise de sa chaîne de valeur. Il s’appuie aussi sur un client important : le Pentagone. "Il leur achète de tout, désormais : des capteurs, des outils de communication, des programmes de test divers et variés. C’est une force et une fragilité, qui démontre la faiblesse de leur marché civil", analyse Olivier Ezratty.
Le groupe communique aussi sur une feuille de route technologique plus qu’ambitieuse : 20 000 qubits physiques en 2028, 200 000 qubits en 2029, 2 millions en 2030. Des objectifs plutôt alignés sur ceux de ses concurrents, mais jugés irréalistes : Google a mis cinq ans à passer de 53 à 105 qubits, pour Willow.
Des résultats rassurants… pour l’instant
Les experts critiquent aussi la stratégie d'acquisition d’IonQ, très dispersée. "Sa logique est financière, elle consiste à faire gonfler le chiffre d’affaires en achetant des entreprises actives sur d’autres marchés", critique Olivier Ezratty. C’est le cas notamment des capteurs et des réseaux quantiques, pas directement liés à l’activité historique d’IonQ, ou du suisse ID Quantique, spécialisé dans la cryptographie. Quant à SkyWater, elle produit certes des puces, mais mal adaptée aux ions piégés - l’intérêt de l’opération pourrait être plutôt de priver le concurrent d’IonQ, D-Wave, de son fournisseur.
D’autres observateurs évoquent enfin la volonté de continuer à gonfler le cours boursier, en imposant IonQ comme un "proxy" pour investir dans le quantique plus généralement. Les flux financiers permettant de nouvelles acquisitions, et ainsi de suite, dans un développement qui pourrait masquer, momentanément, des retards dans le développement d’un ordinateur quantique.
Début février, le cours a décroché de 15%, après un rapport au vitriol des analystes de WolfPack Research. Il révèle la perte de 54 millions de dollars de contrats avec le Pentagone (soit 86% des montants signés entre IonQ et le ministère de la Défense entre 2022 et 2024). Et s'interroge sur les achats du groupe : "Si IonQ faisait des progrès dans le développement d’un ordinateur quantique, pourquoi reprendre aléatoirement toutes ces entreprises ?" Dans ses derniers résultats annuels publiés le 25 février, IonQ a pour l’instant répondu, avec 130 millions de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 202% sur un an. Il a aussi confirmé une contrat d’ampleur dans le civil : un ordinateur quantique vendu à QuantumBasel, pour 60 millions de dollars, et sur quatre ans.