Moins de dossiers, moins de levées : la préoccupante baisse du deal flow dans la French tech

Moins de dossiers, moins de levées : la préoccupante baisse du deal flow dans la French tech Des jeunes pousses aux scale-up plus matures, un nombre croissant de start-up se détournent des investisseurs, par choix stratégique ou parce que les conditions ne s'y prêtent plus.

Le constat n’est pas nouveau. Dans la French tech, c’est même devenu un refrain : depuis l’euphorie post-covid, le financement des start-up françaises s’est nettement contracté. Mais un élément s’ajoute désormais à ce diagnostic : au-delà des montants levés, le nombre de tours de table décroche lui aussi fortement. Dans notre baromètre annuel publié début janvier, nous avons dénombré 494 opérations en 2025, contre 731 en 2024 et 786 en 2023.

Les raisons de ce nouveau phénomène sont probablement multiples. Mais l'une d'entre elles reste peu mise en avant : le deal flow, c’est-à-dire le volume d'opportunités d'investissement reçues par un fonds au cours d'une période donnée, est en recul. A moins d'un très fort taux de conversion, s'il y a moins de dossiers sur la table d'un investisseur, logiquement, il y a moins de levées de fonds.

"En 2024 et en 2025, on a reçu bien moins de dossiers", confirme Bernard-Louis Roques, CEO de Truffle Capital. "Avant, on avait deux personnes à temps plein juste pour catégoriser le deal flow entrant. On recevait des dossiers dans tous les sens, c'était intenable". Le cofondateur du fonds d'investissement apporte une explication simple : "On observe moins de créations d'entreprise. On est davantage sur une phase de consolidation, avec notamment des rachats et des financements avec des investisseurs déjà présents au capital". Une observation confirmée par un rapport d'EY publié en septembre 2025 : entre juillet 2024 et juin 2025, 1 200 start-up ont été créées en France, contre 3 500 sur l'ensemble de l'année 2024.

"Avant, on avait deux personnes à temps plein juste pour catégoriser le deal flow entrant"

Le recul du deal flow n'est pas seulement imputable au ralentissement de la création d'entreprise. Les sociétés plus matures sollicitent également moins les investisseurs pour lever des fonds. "Parmi les boîtes qui ont scalé plus rapidement leur capital que leur business, celles qui sont encore vivantes sont celles qui sont rentables. Pour elles, la logique est de confirmer leur rentabilité plutôt que de lever", indique Paul Moriou, partner chez Serena. "Les investisseurs sont devenus plus exigeants. Avant, on demandait autour d'un million d'euros d'ARR pour une Série A. Maintenant on demande plus et les dirigeants le savent. En late stage, ils doivent présenter des metrics favorables avec un product market fit solide et une clarté d'exécution", ajoute Astrid Moullé-Berteaux, vice-présidente du fonds Headline.

Conscients des exigences des investisseurs, les dirigeants peuvent s'auto-censurer : "Les start-up matures savent qu'elles ne pourront pas obtenir la même valorisation qu'il y a quelques années. Elles préfèrent reporter leur levée à un autre moment car c'est important de montrer une progression de la valorisation", explique Bernard-Louis Roques. "Quand une boîte n'a pas besoin de fonds, elle ne va pas lever, a fortiori pour une valorisation plus faible", appuie Paul Moriou.

IA et financement caché

Pour les très jeunes pousses, celles pour qui la baisse de la valorisation n'est pas encore un sujet, certaines tournent malgré tout le dos aux investisseurs. Notamment parce qu'elles tirent profit de l'IA à leurs débuts : "Des start-up choisissent de se développer sans lever de fonds car l'intelligence artificielle leur permet de réduire le nombre d'employés et donc les coûts", analyse Astrid Moullé-Berteaux. D'autres concluent des tours de table qui ne disent pas leur nom : "On observe aussi un phénomène de financement caché. Des grosses entreprises comme AWS ou OpenAI vont donner des crédits gratuits à des start-up pour en quelque sorte les verrouiller. Ces dernières peuvent se débrouiller dans les premiers mois sans financement externe".

Le deal flow peut-il repartir à la hausse en 2026 ? "L'IA et la robotique vont favoriser la création d'entreprise", répond Paul Moriou. Un autre facteur pourrait également jouer : l’apport de start-up étrangères, susceptibles d’étoffer la pile de dossiers sur le bureau des investisseurs. "La moitié de nos deals concerne des entreprises qui ne sont pas françaises", indique notre expert. "On assiste à une internationalisation du deal flow qui devrait se poursuivre dans les prochains mois", conclut Bernard-Louis Roques.