L'entrepreneuriat a-t-il un bord politique ?

Coudac

La question paraît anodine, presque triviale. Et pourtant, elle résiste.

Demandez à un entrepreneur pour quel parti il vote : vous obtiendrez une réponse floue, un haussement d'épaules, parfois une légère irritation. Ce malaise n'est pas une pudeur rhétorique. Il signale quelque chose de plus profond sur la nature même du phénomène entrepreneurial, et sur ce qu'il révèle de notre rapport collectif au changement.

L'intuition tient, jusqu'à ce qu'elle cède…

Le préjugé dominant est connu : être entrepreneur, c'est être de droite. La chaîne d'équivalences est simple : l'entrepreneur est libéral, le libéralisme est de droite, conclusion hâtive. La généalogie historique donne d'abord raison à cette intuition. Tocqueville défendait les libertés individuelles, Saint-Simon croyait au pouvoir transformateur de l'industrie, et l'entrepreneur français contemporain s'inscrit à l'intersection des deux. Mais cette cartographie achoppe sur deux angles morts qui la fragilisent considérablement.

Le premier est la tension entre entrepreneuriat et conservatisme. La droite ne se réduit pas au libéralisme, et un courant central la traverse depuis toujours : la conviction que l'ordre établi vaut d'être préservé plutôt que bousculé. Or un entrepreneur, par définition, ne se satisfait pas du monde tel qu'il est. Il pense qu'il est possible de créer là où rien n'existait, de transformer là où l'habitude s'était installée. Cette foi dans la transformation n'a rien d'intrinsèquement de gauche, mais elle entre en contradiction frontale avec la posture conservatrice. Vouloir être à droite et entrepreneur sans préciser ce qu'on entend par là, c'est gommer une tension constitutive du geste fondateur.

Le second angle mort est plus déstabilisant encore : l'acte entrepreneurial est traversé par un idéal méritocratique qui a été, pendant deux siècles, un combat de gauche. Quand quelqu'un crée son entreprise pour ne pas dépendre d'un patrimoine hérité, pour prouver qu'on peut construire à partir de rien, il rejoue une promesse qui vient du Tiers État, pas de l'Ancien Régime. Ce libéralisme-là, méritocratique, anti-déterministe, orienté vers l'accomplissement personnel, est bien plus proche de la gauche républicaine que du libéralisme patrimonial qui défend la transmission de capital familial.

Le mot "entrepreneur" cache plus qu'il ne révèle 

La confusion vient d'un autre problème encore : le mot "entrepreneur" agrège des figures qui n'ont pas le même rapport au monde. L'artisan boulanger et le fondateur d'une licorne tech partagent un statut juridique, pas une conception de l'économie. Sept figures au moins méritent d'être distinguées. L'artisan, ancré dans la durée d'un métier et la relation directe au client, a historiquement voté à droite avant de se déplacer, ces vingt dernières années, vers des positions plus populistes. Le dirigeant de PME partage cet ancrage à droite classique. Le capitaine d'industrie s'inscrit dans le gaullisme économique et croît à un État stratège. L'entrepreneur engagé, entreprises à mission, économie sociale, porte un projet explicitement ancré à gauche. Le créateur de contenu incarne un libéralisme individualiste diffus, critique des structures et de la fiscalité. Le startupeur français se situe lui au centre-droit, europhile et favorable à un État-partenaire. Enfin, le libertarien tech américain - figure de Peter Thiel ou de Marc Andreessen - pousse la logique jusqu'au bout : la technologie doit contourner ou remplacer l'État lui-même.

Sept figures, sept visions du monde, et presque aucune cohérence politique partagée. Et pourtant, ces profils se reconnaissent entre eux. Mettez dans la même pièce un artisan, un coopérativiste écologique et un fondateur de startup : ils trouveront davantage à se dire qu'avec un théoricien de leur propre bord politique. Ce paradoxe mérite une explication.

Ce qui les réunit malgré tout

Tout courant politique repose sur trois étages : un diagnostic sur ce qui ne va pas, un horizon sur ce qui serait souhaitable, et une théorie du changement sur la manière d'y parvenir. Sur les deux premiers niveaux, les entrepreneurs ne partagent strictement rien. Leurs diagnostics divergent, leurs horizons s'affrontent parfois frontalement. Mais sur le troisième niveau, celui de la théorie du changement, ils convergent de manière frappante, autour de deux convictions solidaires.

La première est une thèse sur le lieu du changement : le réel se transforme principalement par l'initiative privée, par des individus ou des petits groupes qui agissent à leur échelle, et non par l'État, le débat public ou l'action collective organisée. La seconde est une épistémologie pragmatique au sens philosophique du terme, celui de William James et John Dewey : la valeur d'une idée se mesure à ses effets concrets. On ne cherche pas à prouver dans un essai, on teste dans le réel. Si ça marche, c'est vrai. Sinon, on itère. Cette méthode accepte l'erreur comme apprentissage, préfère le particulier au général, et n'attend pas le consensus avant d'agir.

C'est ce couplage - initiative privée et pragmatisme expérimental - qui unit des profils par ailleurs opposés. L'artisan et le coopérativiste ne s'accordent pas sur ce qu'est une économie désirable, mais ils s'accordent sur la manière dont on construit quelque chose dans le monde réel. Cette posture explique aussi pourquoi tant d'entrepreneurs semblent apolitiques : le terrain des partis, des programmes et des élections leur paraît tout simplement le mauvais terrain. Pour eux, le levier se trouve ailleurs.

Cette conviction n'est pas du libéralisme déguisé. Le libéralisme articule les trois étages d'un courant politique : un diagnostic, un horizon et une théorie du changement. Les entrepreneurs n'en occupent qu'un seul, en l'occurrence le troisième, ce qui rend leur posture compatible avec des projets politiques radicalement différents. Si cette conviction entrepreneuriale était libérale dans l'âme, elle ne pourrait pas accueillir l'entrepreneur engagé dont l'horizon est explicitement anti-libéral. Or elle l'accueille.

L'entrepreneuriat n'est ni de droite ni de gauche. C'est avant tout une méthode. Et c'est précisément ce qui rend ce débat si difficile à trancher et si révélateur de la manière dont le changement, réel ou espéré, se construit dans une société.