L'entrepreneur solitaire, un mythe français à déconstruire

MOZE

Le mythe du fondateur solitaire a vécu. Pour les 4 millions d'indépendants français, l'avenir passe par la coopération : répondre ensemble aux marchés qu'aucun ne peut adresser seul.

En France, on célèbre l'entrepreneur. Pas le collectif mais l'individu. Celui qui a tout quitté, tout risqué, tout construit seul. Les magazines économiques lui consacrent leurs unes et les écoles de commerce en font un modèle. Cette figure du fondateur solitaire est devenue l'étalon de la réussite entrepreneuriale française. Pourtant, nous n'y croyons plus.

En 2022, nous avons collaboré avec la direction territoriale de France Travail dans le Vaucluse pour aider des personnes éloignées de l'emploi dans les métiers du service à la personne. Le programme a bien fonctionné : 87 % des participants ont trouvé une activité. Puis nous avons regardé ce qui se passait ensuite. Ces travailleurs devenaient indépendants, seuls face à leurs devis, leurs relances et leurs prospects. Ils avaient des compétences. Ce qui leur manquait n'était pas technique. C'était un collectif.

Ce constat nous a conduits à regarder au-delà de notre propre terrain. La France compte aujourd'hui près de 4 millions de travailleurs indépendants, soit environ 15 % de la population active. En cinq ans, le nombre de freelances a progressé de 92 %. Une force économique considérable, mais organisée presque exclusivement autour du travail solitaire. Les difficultés que ces acteurs citent le plus souvent le confirment : la prospection commerciale, l'isolement, l'impossibilité d'adresser des marchés qui dépassent leur seule capacité… Ce ne sont pas uniquement des problèmes de compétences, mais des problèmes de collectif.

Pourtant, le modèle économique dominant n'a pas changé. Il consiste toujours à posséder davantage que ses concurrents, maîtriser ses actifs et croître par intégration. Mais ce modèle atteint ses limites, y compris pour les grandes organisations. Face à l'accélération technologique et à la complexité croissante des marchés, aucune structure ne peut prétendre détenir seule toutes les compétences nécessaires. Les savoir-faire se dispersent, les expertises se spécialisent et l'innovation naît de plus en plus de la coopération. McKinsey, cabinet américain de conseil en stratégie estime que cette économie des écosystèmes, celle où la valeur se crée entre acteurs indépendants qui coopèrent plutôt qu'entre entités qui se combattent, pourrait représenter jusqu'à un tiers des revenus mondiaux d'ici 2030. Ce n'est plus une tendance, c’est le cadre dans lequel se joue déjà la compétition.

Ce que cela change concrètement pour un indépendant est simple à formuler. En réseau, il peut répondre à des appels d'offres qu'il n'aurait jamais pu adresser seul, s'appuyer sur des expertises complémentaires et recevoir des recommandations de pairs plutôt que de repartir de zéro à chaque prospection. La coopération ne fait pas disparaître l'autonomie. Elle lui donne enfin les moyens de s'exercer pleinement.

L'intelligence artificielle accélère d’ailleurs ce mouvement. Pour un indépendant, elle donne désormais accès à des capacités autrefois réservées aux grandes structures : automatiser l'administratif, préparer des devis, relancer des clients… Ce qui prenait des heures se réduit à quelques minutes. Mais la technologie ne résout pas tout. Si elle peut optimiser le travail solitaire, elle ne crée pas le lien. Elle ne génère pas non plus la confiance et ne remplace pas la dynamique d'un collectif qui se soutient.

Ce qui manque n'est pas un outil de plus. C'est un changement de récit. Tant que la culture économique française continuera de glorifier celui qui réussit seul plutôt que ceux qui construisent ensemble, nous laisserons des millions d'indépendants affronter des défis qu'ils pourraient surmonter en réseau. La question n'est donc plus de savoir si les entrepreneurs doivent apprendre à collaborer davantage. C'est à quelle vitesse ils choisiront de le faire. Et si la France acceptera enfin de célébrer autre chose que le loup solitaire.