.XXX, le sexe s’assume sur Internet

Une extension dédiée à la pornographie va bientôt être lancée. Le .XXX se veut le "label" du sexe sur Internet. Le but, donner plus de légitimité aux acteurs, protéger les mineurs… et aussi gagner beaucoup plus d'argent ?

C'est vieux comme le monde mais, sur Internet, on en parle surtout depuis 2004. Le .XXX a fait couler presque autant d'encre virtuelle qu'une autre saga liée au sexe sur Internet, le vol du nom de domaine sex.com. Dans les deux cas, des imbroglios juridiques. Et une issue favorable au demandeur initial. Pour sex.com, son propriétaire légitime a finalement pu le récupérer après des années de procédures. Pour le .XXX, le candidat à la gestion de cette extension a obtenu gain de cause la semaine dernière à la réunion du sommet de l'Icann, le régulateur du nommage sur Internet.
 
C'est donc entendu : il y aura bientôt une nouvelle extension sur le Web, explicitement dédiée au sexe, rien qu'au sexe.
 
Un .XXX, pourquoi faire ? 
Bien sûr, certains auront observé que le sexe n'avait pas attendu un .XXX pour faire son apparition sur Internet... Pour ICM Registry, la société derrière l'idée de cette extension, c'est justement là que ce pose le problème. Le sexe est sur Internet, mais il ne s'y affiche pas à visage découvert. Les sites "officiels" et réglementés proposant du contenu pornographique sont noyés dans une masse aux origines beaucoup moins contrôlées. Arnaques, abus, déviances... L'industrie légitime souffre de ces phénomènes qui nuisent à son image déjà sulfureuse.
 
Comment cela ? 
Tout simplement parce que les clients de cette industrie se méfient toujours. Ils ont peur et n'osent pas sortir leurs cartes de crédit pour payer un contenu qui n'est pas toujours légal, d'autant qu'il ne savent finalement jamais si derrière le site sur lequel ils naviguent se cache un bon acteur, un indélicat ou même un criminel. Pire, il arrive que certains utilisent des noms de domaine anodins pour piéger les Internautes les plus sensibles (les enfants, par exemple) en les attirant vers des contenus pornographiques.
 
Partant de ce constat, ICM Registry a imaginé la création d'une extension dédiée. Les détenteurs de noms de domaine en .XXX seraient contrôlés. Leurs utilisateurs pourraient être donc rassurés. Et l'étiquette "XXX" serait facilement utilisable dans le cadre de système de filtrage, pour limiter l'accès à des contenus pouvant heurter la sensibilité de certains. Le .XXX permettrait en quelques sortes de mieux baliser (ou cantonner) la pornographie sur Internet, tout en crédibilisant les acteurs de cette industrie.
 
L'Icann a eu tort de refuser le .XXX 
ICM a donc candidaté pour le .XXX en mars 2004 auprès de l'Icann. En juin 2005, le régulateur mondial a considéré la candidature du .XXX comme recevable.
 
Des voix s'élèvent alors contre le modèle prôné par ICM. Par exemple, certains redoutent de voir la pornographie exploser sur Internet avec cette extension. Enfin, les gouvernements s'en mêlent. Réunis, au sein de l'Icann, dans un comité consultatif appelé "GAC" (Governmental Advisory Committee), ils mettent la pression pour bloquer le .XXX. Or le GAC possède un quasi droit de véto sur les décisions du conseil d'administration de l'Icann...
 
L'Icann fait donc marche arrière. Le dénouement arrive pourtant en février 2010, date à laquelle le panel d'arbitrage indépendant de l'Icann donne raison à ICM. Ayant été initialement acceptée, la candidature n'aurait jamais dû être bloquée par la suite, fait valoir l'instance d'arbitrage.
 
A Bruxelles, la semaine dernière, l'Icann tenait la 2e de ses 3 réunions internationales de 2010. A l'issue de cette réunion, le conseil d'administration s'est rendu au verdict du panel d'arbitrage. La voie est libre pour  .XXX  !
 
Des millions de dollars d'investissements en jeu 
Quand et comment ? Après avoir attendu aussi longtemps et dépensé autant d'argent, ICM a bien entendu hâte d'ouvrir le .XXX. Son patron, l'anglais Stuart Lawley, me disait en avril dernier avoir déjà dépensé plus de $ 10 millions sur ce dossier ! "Nous avions déjà dépensé 1 million lors du tout premier cycle test d'appel à candidatures pour la création de nouvelles extensions lancé par l'Icann en 2000," m'a-t-il confié. "Puis $1,5 millions pour arriver jusqu'à 2005, lorsque notre dossier a été approuvé. Dans la foulée, nous avons engagé $1,5 millions de frais pour démarrer l'extension, avant de voir l'Icann changer d'avis. La procédure du panel indépendant nous a ensuite coûté plus de $5 millions jusqu'à février de cette année, et nous avons du continuer à investir depuis. En tout, nous dépassons déjà les $10 millions."
 
Pourquoi tant d'efforts ? Parce que, d'après Stuart, avec qui j'ai à nouveau discuté à Bruxelles la semaine dernière, le .XXX vaut de l'or. Certes moins aujourd'hui qu'il aurait valu s'il avait été lancé en 2005, au plus fort de la vague spéculative sur la revente de noms "premiums", termes génériques et autres mots clefs très descriptifs. Néanmoins, le potentiel commercial de l'extension resterait très intéressant...
 
Début 2011 
On devrait apprendre très vite si Stuart Lawley a raison. Que va-t-il se passer maintenant ? L'Icann va d'ores et déjà effectuer un "audit light" d'ICM pour s'assurer que ce candidat, que l'organisme a finalement audité pour la dernière fois il y a maintenant 5 ans, reste sérieux, solvable et techniquement apte à gérer une extension Internet.
 
"Simple formalité en ce qui nous concerne," précise Stuart Lawley, confiant. "Notre dossier reste le même, notre extension aussi. Notre prestataire technique est toujours  Afilias (le gestionnaire du .INFO) et nous avons largement de quoi financer le lancement et le fonctionnement du .XXX."
 
Si l'audit est positif, l'Icann va alors proposer de signer un contrat de gestionnaire d'extension à ICM. Le GAC devra donner son avis. Le contrat sera ensuite signé. "Nous ne voyons pas de raison pour que tout cela ne puisse pas être finalisé à temps pour la prochaine réunion de l'Icann en décembre," affirme ICM Registry. "Entre temps, nous préparons toutes les infrastructures permettant au .XXX de fonctionner."
 
ICM espère donc pouvoir lancer le .XXX au premier trimestre 2011. Pour la société, ce délai doit impérativement être respecté car quelques mois plus tard, l'Icann devrait ouvrir la création de nouvelles extensions, un desplus importants chantiers d'Internet depuis sa création. L'environnement concurrentiel, du fait de la création de nouvelles extensions génériques (l'ICANN pourra examiner 200 nouvelles créations par an) deviendra alors plus difficile :  chaque minute d'avance que le .XXX pourra prendre avant le lancement des nouvelles extensions, sera autant de dollars supplémentaires dans les poches d'ICM. De quoi rembourser les investissements importants déjà consentis.
 
Et si la conséquence est de faire évoluer l'industrie du sexe sur Internet vers un environnement moins "Far West", plus structuré et sécurisé ; alors tout le monde y aura gagné. L'avenir nous le dira.

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