[Humeur] Lettre à un inconnu*

Un billet d'humeur en réponse à l'interview parue vendredi dans le Journal du Net : "Les investisseurs nuisent aux entrepreneurs"

Je ne sais pas qui est ce Monsieur bardé de diplômes qui se proclame « conseiller d’entrepreneurs. » 

Je ne sais pas quelle mouche l’a piqué de venir vilipender les investisseurs et par la même occasion les Pigeons. Si je ne le cite pas, ce n’est pas par mépris mais par volonté de ne pas lui nuire. En la matière il semble se suffire à lui même.

J’ai découvert son existence il y a quelques jours à travers une interview dans le JDN qui a fait (un peu) débat et dont le titre,« Les investisseurs nuisent aux entrepreneurs », résume la pensée du doctoral harangueur. Je ne sais pas pourquoi cet arrogant se permet de considérer que  « le capital risque est à la frontière de l’escroquerie » laissant courageusement le soin au lecteur d’en déduire de lui même que les VCs seraient donc des escrocs.

Je ne sais pas plus sur la base de quelles informations ce défenseur des entrepreneurs se croit autorisé à proclamer : « Les personnes à l'origine du mouvement des Pigeons sont des gens qui prétendent représenter les entrepreneurs. Mais ce n'est pas le cas. »
Ce débatteur d’après la bataille, cet expert es-Pigeon, a pourtant été d’un silence assourdissant durant les discussions de l’article 6 du PLF2013 et plus encore au moment des assises de l’entrepreneuriat.

Monsieur, les Pigeons n’ont jamais prétendu représenter qu’eux mêmes et sur les 73000 entrepreneurs-Pigeons il y avait à peine une vingtaine de Business-Angel et investisseurs professionnels. Contrairement à vous, sur ce point mes sources sont fiables et vérifiables (je vous conseille d’ailleurs la lecture de l’excellent livre Génération Pigeons qui vient de paraître aux Editions Michalon qui raconte très bien la genèse de ce cris de colère et de cette mobilisation de milliers de jeunes entrepreneurs.)
L’essentiel de la démonstration de Monsieur X visant à diaboliser les investisseurs,  individus dangereux et destructeurs de valeur, repose en fait sur un postulat que je qualifierai de naïf, de fantasmatique et d’erroné.

Selon notre détracteur, l’entrepreneur ne souhaite rien d’autre que « prendre sa destinée en main » et bien sûr : « changer le monde ».
Si je ne peux qu’être d’accord avec le premier argument de la proposition, en revanche, le second, s’il est certes très romantique, manque d’un minimum de réalisme.

Les  entrepreneurs qui ont suffisamment de génie, de folie, de confiance en eux, pour que leur principal moteur soit cette volonté, cet espoir de changer le monde, se comptent sur les doigts d’une main par décade. Si l’on admet cette simple réalité, alors toute la démonstration et les arguments de cet inconnu ne sont plus que vaines arguties.
De la même façon sa conception passéiste de l’entrepreneuriat me dépasse. Pour ce Monsieur, l’entreprise ne peut-être que l’œuvre d’une vie. Haro sur le serial entrepreneur qui ne peut être motivé que par la cupidité ! C’est avec ce type de raisonnement que nous avons eu droit à l’article 6 du PLF 2013.

Cependant, il serait tout aussi naïf de nier que la quête d’investisseurs est souvent un chemin semé d’embûches et qui peut, parfois, détourner l’entrepreneur de son business.
C’est pour cela qu’il existe des professionnels de la levée de fonds et des banques d’affaires qui sont là pour décharger l’entrepreneur de ce parcours du combattant.

Mais, si de nombreux entrepreneurs réussissent brillamment grâce à leur seul travail, à leur talent, en se passant très bien des investisseurs, il n’en reste pas moins que :
*
de nombreux Business Angel et VCs ont simplement permis à des milliers d’entrepreneurs de réaliser leur rêve ;
* de nombreux Business Angel et VCs ont simplement permis la création de milliers d’emplois ;
* de nombreux Business Angel et VCs ont permis à des gens comme moi, sans diplôme, sans réseau, de prendre leur envol;

*de nombreux Business Angel et VCs ont permis des Critéo, Prestashop, Viadeo, Deezer, Dailymotion, Meetic, Business Object pour ne citer que quelques entreprises Françaises;
* d
e nombreux Business Angel et VCs ont permis à des entrepreneurs qui avait connu un échec de rebondir et souvent de réussir (peu de banquier vous donne ce genre de seconde chance)

Enfin,  grand moment de bravoure de sa diatribe, il conseille à notre Ministre, Fleur Pellerin, de s’inquiéter du manque d’ETI en France. Par ailleurs, il nous explique que les entrepreneurs ne doivent surtout pas vendre leur entreprise et encore moins faire appel aux investisseurs. Pourtant, je suis persuadé que « l’expert » qu’il est n’ignore pas que des ETI se construisent notamment par croissance externe et en renforçant leurs fonds propres (!).  Ce docte tribun aime sans doute manier le paradoxe mais à la réflexion, peut-être devrait-il se limiter à conseiller les entrepreneurs, car à de rares exceptions près les politiques n’ont pas besoin de ses conseils pour être inopérant dès qu’il s’agit d’entrepreneuriat.


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PS:  Sur le même sujet je vous recommande la lecture de l’excellente chronique de
Pascal Emmanuel Gobry parue aujourd’hui également : Le VC est-il un poison pour l’entrepreneur ?

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