Ludovic Le Moan (Sigfox) "Nos puces à 20 centimes signent le début de l'ère de l'IoT jetable"

Le patron et fondateur de l'opérateur toulousain présente au JDN sa stratégie à l'occasion de la première édition de son événement annuel, la Sigfox world IoT expo.

JDN. Vous organisez un événement à Prague, en République tchèque, pour présenter les dernières avancées de Sigfox. Quelle est selon vous la principale ?

Ludovic Le Moan, le PDG de Sigfox. © JDN - Lélia de Matharel

Ludovic Le Moan. Nous lançons à l'occasion de la première édition de la Sigfox world IoT expo trois catégories de services : connection, cognition et location. Pour alimenter la première de ces divisions, nous avons conçu en interne un composant unidirectionnel, capable d'envoyer des informations sur notre réseau mais pas d'en recevoir. Son coût de fabrication n'est que de 20 centimes de dollar pour la fonction transistor, qui permet de transmettre de la data. Il faut ajouter à cela le prix de la batterie. Pour une pile de petite taille, ne permettant d'envoyer que quelques messages, il ne s'élève qu'à un ou deux centimes. Jusqu'à présent, le coût minimal de revient de ce type de puces était de 1,89 dollar. Lorsque nous avons lancé Sigfox en 2009, elles revenaient à 12 dollars pièce. A part une partie de la technologie qui s'appelle l'oscillateur RF, sur lequel nous travaillons, elles peuvent même être imprimées sur du papier.

Quels sont les usages potentiels de ces puces low-cost ?

Cette forte baisse des tarifs de fabrication signe le début de l'ère des objets connectés jetables. Un paquet Amazon pourrait par exemple contenir un de ces capteurs. Lorsqu'il a détecté une vibration indiquant qu'il a été ouvert par son destinataire, il envoie un message sur notre réseau, spécifiant qu'il est arrivé à bon port à 8 heures 25 le 27 septembre 2017. Une information importante pour le géant du e-commerce. Ce type de composant permettra également à un producteur de champagne de savoir dans quelles chaînes d'hôtels sont ouvertes ses bouteilles pour mieux cibler sa communication. Un fabricant de skis saura dans quelles stations son matériel est le plus utilisé… Les usages sont indénombrables.

"Nous allons open sourcer les plans de ces puces à très bas coût afin que les fabricants de semi-conducteurs s'en saisissent"

Allez-vous commercialiser vous-même ces composants ?

Nous ne sommes pas un fabricant de matériel IoT mais un fournisseur de communication. Nous offrirons à grande échelle à partir de janvier 2018 ce service de communication appelé Admiral Ivory. C'est le nom d'un papillon, comme pour toutes les offres que nous lançons pendant cette conférence. Il permet à des puces à très bas coût, utilisées par nos clients, d'envoyer des messages reconnus par notre réseau. Nous allons open sourcer les plans de ce composant afin que les fabricants de semi-conducteurs s'en saisissent. Il est très facile à fabriquer.

La complexité de ce projet était pour Sigfox de comprendre la langue parlée par ce capteur. Comme le matériel est low-cost, le signal envoyé est de très mauvaise qualité. C'est comme si votre voisin vous chuchotait quelque chose à l'oreille en plein milieu d'un concert de rock. Mais notre réseau est intelligent. Grâce à des algorithmes de machine learning, construits par notre équipe d'une quinzaine de chercheurs spécialistes de l'intelligence artificielle, il a pu apprendre ce nouveau langage.

Vous pensez vraiment que les fabricants de matériel se saisiront de ces plans ?

Oui. C'est pour cela que nous avons créé cet événement à Prague. Nous avons voulu sortir de la cohue des salons télécoms, comme le Mobile World Congress de Barcelone où nous ne nous rendrons plus. Nous voulons prendre le temps d'expliquer à nos partenaires comment ils peuvent utiliser nos technologies pour des cas business concrets. Ce congrès Sigfox, qui démarre par une keynote 'à la Apple, sera installé tous les ans dans une nouvelle capitale du monde. Six mois plus tard, nous organiserons une conférence technique pour les développeurs, qui ressemblera peu ou prou à celles qu'organise Google. Des discussions ont encore lieu en interne sur son nom de baptême, je penche personnellement pour Sigfox.io.

Concrètement, est-il facile pour un développeur de tester si sa puce et le système logiciel qu'il a développé fonctionnent sur votre réseau ?

Oui. Nous lançons la semaine prochaine deux services en ligne. Le premier, build.sigfox.com, donne aux fabricants et spécialistes des applis IoT des conseils pour développer une offre fonctionnelle basée sur le réseau Sigfox. Le second, buy.sigfox.com, leur permettra d'acheter avec leur carte bleue des connexions annuelles directement depuis notre site. Elles sont vendues par 10 ou par 100, à 185 euros et 1 505 euros. Les entreprises peuvent tester facilement leurs logiciels sur notre réseau, sans passer par notre branche commerciale et engager des démarches lourdes pour une start-up ou un indépendant. Nous espérons ainsi faciliter la création d'applications IoT, comme à l'époque du mobile, et permettre à un développeur de trouver LA killer app, le Snapchat ou le Whatsapp des objets connectés.

Dans combien de pays votre réseau est-il aujourd'hui déployé ?

"Sigfox est désormais présent dans 36 pays et pourrait atteindre les 60 d'ici la fin 2017"

Nous annonçons pendant cette conférence notre lancement dans quatre nouveaux pays : la Croatie, le Costa Rica, la Thaïlande et la Tunisie. Sigfox est désormais présent dans 36 Etats avec les mêmes engagements en termes de qualité de service. Nous pourrions atteindre les 60 d'ici la fin 2017. Nous sommes un réseau mondial, d'autant plus que notre nouvelle offre Monarch, qui fait partie de notre catégorie de services cognition et sera lancée en décembre 2017, permet désormais aux capteurs connectés à Sigfox de passer d'une région à l'autre du monde sans être reprogrammés.

Je m'explique : les bandes de fréquences sur lesquelles circulent les informations IoT ne sont pas les mêmes dans les différentes zones du globe. Lorsqu'un appareil change de pays, il n'a pas le droit d'envoyer un message sur la mauvaise bande de fréquence. Il doit être capable de comprendre où il est avant d'émettre, sans consommer de grandes quantités d'énergie, ce qui est la contrainte de base de l'IoT. Jusqu'à présent, les utilisateurs de réseaux Low power wide area (LPWA, ndlr) devaient programmer à la main la zone d'émission de leurs capteurs lorsqu'ils changeaient d'Etat.

Les antennes Sigfox émettent désormais un signal différent dans chaque région. Il est reconnu par les objets connectés, qui changent automatiquement de bande de fréquence lorsqu'ils entendent ce message, sans coût supplémentaire pour notre client. Nous avons pu suivre des conteneurs sur des bateaux le long des côtes de plusieurs pays. Nous pourrions également suivre une valise, par exemple. C'est un nouvel usage des réseaux IoT que nous sommes aujourd'hui les seuls à proposer sur le marché du LPWAN.

Cette nouvelle offre sera-t-elle couplée avec votre service de localisation sans GPS Spot'it ?

Absolument. Spot'it, que nous avons lancé il y a six mois, change de nom pour devenir Atlas. Nous parvenons désormais à situer des appareils avec un kilomètre de précision en moyenne, sans aucune aide extérieure. Notre réseau cognitif s'affine tous les jours. Nous pourrions passer, dès l'année prochaine, à une exactitude de l'ordre de 100 mètres dans certains cas. Mais nos clients doivent gérer un triptyque précision, coût et consommation d'énergie. Ils n'optent pas toujours pour le système le plus fin. Nous nous adaptons à leurs besoins propres. C'est un business case important, qui représente selon les analystes plus de deux milliards d'appareils dans le monde.

La géolocalisation devrait vous permettre de générer du chiffre d'affaires. Mais ne vous sentez-vous pas menacés par le lancement des réseaux LTE, qui pourraient restreindre votre champ d'action à quelques parties étroites de la chaîne de valeur de l'IoT ?

Non, nous sommes complémentaires des opérateurs qui se lancent sur ce créneau. Le fabricant de modules LTE GCT est parvenu à intégrer Sigfox à ses puces sans modifier le hardware. Pas de coût de fabrication supplémentaires à supporter pour ses clients. En cas de problème sur le réseau LTE, les messages peuvent transiter par Sigfox. Nous pouvons devenir un réseau de sécurité mondial, palliant aux potentiels problèmes des réseaux cellulaires traditionnels. Cela génère au contraire pour nous une activité supplémentaire.

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