La blockchain : il est temps d’étudier votre exposition aux risques !

Même si la technologie de la blockchain demande encore à mûrir, rien n'empêche d'analyser les processus et activités de l'entreprise afin d'apprécier leur exposition au risque de blockchainisation.


Il ne se passe un jour sans que ne paraisse un nouvel article sur la blockchain. Ce sujet met en ébullition la communauté des techniciens, les penseurs du Web libre et ceux des monnaies virtuelles et des banques ; un monde somme toute fermé et restreint. La communication essentiellement technique dédiée à la blockchain ne contribue pas à éclairer suffisamment ses usages ni à rendre intelligibles ses applications potentielles. Les affirmations péremptoires de certains utopistes n’éclaircissent pas davantage le sujet[1].

Or, d’après ce que l’on peut d’ores et déjà anticiper, le pouvoir disrupteur de la blockchain est potentiellement supérieur à celui d’Internet de ses débuts ; il est pourtant évident que lorsque la technologie arrivera à maturité, ce qui n’est pas encore le cas, elle va bousculer nombre de positions acquises et bouleverser bien des modèles économiques.

Pour ne pas rajouter du bruit au bruit, nous allons nous intéresser uniquement aux usages et à leurs effets, tels que nous pouvons les prévoir et anticiper avec nos connaissances d’aujourd’hui, en esquissant seulement les principes techniques sur lesquels repose la blockchain.

 

Un zeste de technique pour commencer

La blockchain enregistre les transactions dans un gigantesque registre répliqué sur un nombre très important d’ordinateurs (serveurs) de manière à rendre ces transactions pérennes et infalsifiables tout en en assurant la transparence et la sécurité[2].

Les transactions sont pérennes car il est difficile voire impossible de supprimer une information présente sur des centaines ou des milliers d’ordinateurs. Elles sont infalsifiables et sécurisées car cryptées[3]. Elles sont transparentes car le registre est accessible en lecture à celui qui en possède la clef. Elles sont aussi complètes, car chaque registre possède la chaîne entière de tous les blocs de transactions (d’où le nom de blockchain) effectuées depuis son démarrage. De plus, lorsqu’elles sont dotées des programmes spécifiques appelés « smart contracts », les transactions peuvent s’exécuter de manière autonome lorsque certaines conditions sont réunies.

A ce stade il faut faire confiance aux techniciens pour continuer à améliorer le fonctionnement de la blockchain et se focaliser en priorité sur les applications ; après tout 99% des personnes qui effectuent des achats sur Internet n’ont aucune idée de ce que veut dire « http », de ce qu’est le protocole TCP/IP ou à quoi sert un DNS et cela ne les empêche nullement d’utiliser Internet quotidiennement.  D’ailleurs, tous les exemples d’introduction de nouvelles technologies montrent qu’elles se répandent comme une traînée de poudre sans qu’il y ait besoin de les expliquer à partir du moment où les services proposés apportent un réel plus aux utilisateurs.

La tête dans le sable : la pire des attitudes

Lorsque la technologie est loin d’être mature et qu’il reste à imaginer les usages et les logiciels qui vont aller avec, il est facile de reporter à plus tard la réflexion sur ses effets potentiels. Toutefois, espérer qu’il ne se passera rien n’est pas une attitude digne du chef d’entreprise. Si les différents acteurs économiques touchés aujourd’hui de plein fouet par les nouvelles propositions de valeur des start-ups s’étaient préoccupés plus tôt des effets des technologies du Web sur leurs activités et sur leur modèle économique, plusieurs crises auraient pu être sinon évitées du moins nettement amorties.

Il est très aisé de balayer toute discussion sur la blockchain d’un revers de main : la technologie est encore peu mature et difficile à comprendre, elle est potentiellement coûteuse car très consommatrice de la puissance de calcul, elle est à ce stade énergivore, il y a encore de très nombreux obstacles juridiques à lever, on ne sait pas avec précision à quel moment elle va arriver sur le marché, etc., etc. Néanmoins, la politique de l’autruche n’a jamais aidé personne et les entreprises telles que Kodak, Blockbuster, les taxis parisiens, les hôteliers, les entreprises de biens culturels et bien d’autres peuvent en témoigner. Pour certains il est trop tard, pour d’autres il s’en est fallu de peu pour qu’ils ne disparaissent. Il est justement temps de commencer à réfléchir aux impacts potentiels, aux applications éventuelles et de le faire progressivement en approfondissant la compréhension de la technologie et en en inventant des usages ce qui laisse le temps de la nécessaire et indispensable adaptation.

Les usages et l’expérience déterminent l’adoption

Il y a aujourd’hui beaucoup d’effervescence autour des applications éventuelles de la blockchain et c’est bien le point central sur lequel il convient de travailler.  Nous allons présenter les applications qui paraissent pouvoir être mises en place rapidement et esquisser leurs impacts.

La blockchain comme preuve

La plus simple application de la blockchain est son utilisation comme preuve de propriété d’un artefact tout au long de son cycle de vie qui va de l’acquisition ou création, en passant par la détention, la transmission et jusqu’à la destruction. Ceci s’applique donc à tout artefact dont on doit prouver à un instant donné l’unicité, l’origine ou la détention. Ceci peut concerner un diplôme, un titre de valeur ou de propriété, un objet, etc. A titre d’exemple, citons la certification des diplômes de l’école supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci[4] ou la start-up Hikitag[5] qui se propose de certifier les objets de luxe de seconde main de manière à éradiquer à terme la contrefaçon. La gestion de la preuve impacte tous les métiers qui doivent vérifier la possession d’un artefact, se consacrent à son enregistrement ou agissent comme tiers de confiance.

Les échanges d’artefacts

Les artefacts ne sont pas seulement thésaurisés ; ils s’échangent et circulent car dans la plupart des cas la circulation augmente leur valeur. Tout type d’échange peut être automatisé et enregistré dans la blockchain. Il suffit de penser à des virements entre entreprises ou encore à des achats et reventes des propriétés. L’échange d’artefacts n’a pas besoin de vérification car la blockchain « vérifie » si les conditions de l’échange sont réunies puis exécute celui-ci[6]. Il n’y a pas non plus besoin de s’assurer du bon déroulement de la transaction, l’existence d’un block dans la blockchain afférente en atteste simplement.

Or, aujourd’hui de très nombreuses personnes passent leur temps à vérifier les opérations effectuées par des humains ou par des ordinateurs ce qui permet également à des institutions de facturer ces opérations bien au-delà des prix de revient. La blockchain met un terme à l’existence de ces vaches à lait, tout en diminuant très sévèrement le nombre des personnes nécessaires pour réaliser et piloter ces transactions. Toutes les entreprises et institutions qui agissent comme tiers de confiance et qui mobilisent encore de nombreuses ressources pour réaliser ces  tâches sont potentiellement exposées à de nombreux risques avec la montée en puissance de la blockchain.

L’automatisation de transactions complexes

Il est possible de pousser l’intelligence et l’autonomie de la blockchain, en rendant les transactions autonomes grâce à la  vérification  des conditions de telle ou telle action.  Un exemple simple est celui d’un retard de train. Votre TGV est en retard ? Le smart contract attaché à votre billet vérifie que vous avez bien pris le train, que celui a été en retard et lance le remboursement ou la création d’un avoir. Le tout sans aucune intervention humaine.

Ce simple exemple illustre le potentiel disruptif de la blockchain ; l’entreprise des trains (ou d’avions, des bus, etc.) ne pourrait plus profiter de la paresse ou de l’inorganisation des voyageurs et épargner des sommes conséquentes car les opérations de remboursement feraient directement partie du contrat qui lie le vendeur et l’acheteur et qui est matérialisé par le billet (bien sûr électronique).

En étant davantage prospectif, il est possible d’imaginer l’enchaînement suivant. Chaque rémunération versée est enregistrée dans une blockchain dédiée à laquelle ont accès diverses administrations, dont celle de retraites. Par conséquent, le calcul des droits s’effectue automatiquement par le système de contrats intelligents auto-exécutables, lesquels se fournissent en données auprès des sources spéciales certifiées. Une fois un tel système mis en place, on peut imaginer que la liquidation des droits et le versement des pensions se lancent dès que la situation le requiert. Avec de tels systèmes, tout un ensemble d’organismes pourraient être conduits à revoir leurs modes de fonctionnement, la nature du travail et les compétences nécessaires pour piloter et mettre à jour les enchaînements des contrats.

Objets intelligents et connectés pilotes des transactions

Les applications de la blockchain  se complexifient et s’enrichissent davantage en l’intégrant avec les robots, les objets connectés,  les systèmes intelligents et les serveurs de données certifiées. Un peu de futurologie pas très éloignée pour autant. On peut imaginer que suite à un orage, la maison subit une coupure de courant et une inondation. Après les vérifications habituelles : ce n’est pas le fournisseur qui a coupé l’électricité, il y a eu un orage à proximité et la pluviométrie a été précisément de telle valeur, l’électricité est relancée et la demande d’indemnisation est envoyée automatiquement à l’assureur, lequel de son côté exécute les vérifications nécessaires puis lance le programme de versement des indemnisations, le tout avec une intervention humaine minimale[7].

 

Demain se construit aujourd’hui

Les exemples cités plus haut sont en cours d’implémentation, d’expérimentation ou à l’étude. Nous sommes loin d’un quelconque exercice de futurologie ; il est plus que probable (et dans certains cas certain) que les applications esquissées plus haut verront le jour dans les prochaines années. D’ailleurs les premiers consortia et les premières offres commerciales arrivent sur le marché car les secteurs d’activités tels que la banque, la finance, l’assurance, la santé, le juridique au sens large et les administrations seront les premiers touchés.

Il est donc temps pour chaque entreprise d’analyser son degré d’exposition au « risque blockchain ». Pour commencer, il convient de répondre aux questions suivantes :

-        Quelles sont mes activités susceptibles en état actuel d’être « blockchainisées », c’est-à-dire quelles applications je pourrais développer et mettre en place en utilisant cette technologie, avant que d’autres ne le fassent à mon détriment. En particulier, si j’agis comme un tiers de confiance, si je créé ou gère des preuves, si je fais partie d’une chaîne de preuve comment pourrais-je être affecté par l’arrivée d’une application construite sur une blockchain ?

-        A quoi cela pourrait-il ressembler : quels services, quels livrables, quels processus pourrais-je développer ?

-        Quels besoins fonctionnels cela entraîne : l’intégration avec quels outils, sous quelle forme, avec quel type de requête ;

-        Quels impacts : quelles seraient les fonctions potentiellement touchées, combien de personnes, comment anticiper ces  impacts, quelles formations ou reconversions prévoir ;

-        Quelle est ma vulnérabilité à de nouveaux entrants qui pourraient capter mon business grâce à la blockchain, à commencer par ceux qui existent déjà.

Une fois ces sujets éclaircis, il est alors possible d’aller plus loin, de lancer des maquettes et de mettre en place une équipe de veille / innovation pour suivre les évolutions technologiques et s’y préparer[8].

La blockchain va amplifier le mouvement de désintermédiation en rendant les plateformes existantes, telles que Uber, AirBnB ou ebay trop chères, car les coûts des plateformes bâties avec une blockchain sera marginal. Elle va bousculer le monde tout comme l’ont fait la machine à vapeur, l’électricité ou Internet. Et celui qui ne s’y prépare pas, ne pourra pas dire, je ne savais pas !

                                                                                

[1] La blockchain a été créée en marge de la monnaie bitcoin et est ardemment promue par les ingénieurs libertariens qui espèrent par ce biais remplacer ou réduire la puissance et le rôle des Etats.

[2] Cette description est volontairement sommaire et limitée aux points clefs. Pour plus d’informations, voir la remarquable étude du Crédit Suisse : https://www.finextra.com/finextra-downloads/newsdocs/document-1063851711.pdf ainsi que les sites dédiés, dont celui de blockchain France : https://blockchainfrance.net/.

[3] A ce stade, nous prenons cette caractéristique pour une donnée avérée et non discutable, ne serait-ce que parce que nous ne sommes pas compétents pour approfondir et analyser ce point. Nous supposons également, pour les besoins de cet article, que la blockchain est exempte de bugs et écartons la discussion sur le fait de savoir s’il s’agit d’une blockchain publique ou privée.

[6] Le mécanisme est en réalité bien plus complexe mais le principe reste celui-ci

[7] En d’autres termes, la blockchain permet l’exécution certifiée des workflows en s’assurant que toutes les parties ont participé au processus de manière certaine et irrévocable

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