Blockchain : l'Ethereum va-t-elle détrôner le Bitcoin ?

Plus complète et plus sophistiquée, la crypto-monnaie laisse entrevoir des applications bien plus vastes. Mais son programme est encore peu mature et instable.

Ethereum : ce nom quelque peu barbare est depuis quelques mois sur toutes les lèvres des adeptes de la blockchain. La blockchain créée en 2014, et dont la première version a été publiée en août 2015, est devenue la deuxième monnaie cryptographique décentralisée, après le Bitcoin. Son cours a explosé depuis janvier, sa valorisation est passée de 70,8 millions de dollars au début de l'année à 688 millions aujourd'hui.

Evolution du prix de l'Ether en dollars et de la valorisation de la crypto-monnaie depuis sa création (cliquer pour zoomer). © http://coinmarketcap.com/

L'Ethereum a été créée par un développeur canadien passionné par le Bitcoin, Vitalik Buterin. Pour améliorer la blockchain du Bitcoin, qui ne permet d'effectuer que des transactions simples (essentiellement des paiements), il travaille d'abord sur la création de "Metacoin", protocoles qui s'apposent au Bitcoin pour y ajouter des fonctionnalités. Mais il décide finalement de repartir de zéro pour créer un nouveau protocole, plus compliqué et plus ambitieux. Son but : faire tourner des "smart contracts", ou contrats intelligents, des transferts de valeurs automatisés basés sur des conditions mutuellement convenues à l'avance.

Le langage de programmation de l'Ethereum permet la mise en place de clauses, de boucles et de programmes en boucles

Le langage de programmation du Bitcoin est très peu étendu et ne permet pas de réaliser beaucoup d'actions : il a été conçu en ce sens pour en assurer la sécurité et le contrôle. Au contraire, l'Ethereum dispose d'un langage de programmation complexe qui permet la mise en place de clauses, de boucles et de programmes en boucles. Un projet plus ambitieux qui permettra la mise en place d'applications bien plus diverses.

Pour soutenir le projet, Vitalik Buterin a créé une fondation qui a levé 18,4 millions de dollars en crowdfunding. Et si, contrairement au Bitcoin, l'Ethereum n'a pas été conçu comme une monnaie, le fondateur a eu besoin de créer une crypto-monnaie basée sur sa blockchain pour en assurer le développement. "Pour faire tourner les programmes, il faut de la puissance de calcul et donc des gens qui travaillent dessus, explique Simon Polrot, avocat fiscaliste et fondateur du site Ethereum-France. En échange de leur participation au réseau, il faut bien trouver des incitations."

L'Ethereum fonctionne donc avec un "token", valeur monétaire, actif basé sur la Blockchain qui permet de rémunérer ceux qui travaillent pour développer et sécuriser le réseau. "Les participants reçoivent de l'Ether, et ceux qui veulent utiliser la blockchain et y ajouter de l'information doivent leur en acheter : c'est un cercle vertueux", ajoute Simon Polrot. Le cours a explosé ces derniers mois, passant de 0,5 dollars au début de l'année à 8,6 dollars actuellement, après un pic à plus de 14 dollars en mars. "Il y a spéculation car tout le monde parie sur le potentiel de la technologie bien que les applications soient encore en cours de développement."

Car l'Ethereum, projet opensource, est encore en phase de test. Si de plus en plus de start-up commencent à travailler sur le sujet, aucun business n'est encore lancé officiellement puisque la blockchain est en constante évolution. "Les fondamentaux techniques ne sont pas encore prêts, reconnaît Simon Polrot. De nombreuses étapes de développement sont encore nécessaires pour créer des outils d'accès rapides, pour augmenter l'efficacité du réseau en diminuant la consommation de ressources."

Mais, assure l'avocat, "le réseau tel qu'il est aujourd'hui fonctionne et on peut déjà commencer à développer des applications décentralisées au-dessus". En mars dernier, l'Ethereum est passé à une version de production dédiée aux développeurs sans encombre. "C'était une grosse étape de développement qui a augmenté sa crédibilité."

Quelles applications ?

L'Ethereum et ses contrats intelligents intéressent énormément de secteurs, depuis la finance et l'assurance, en passant par les professions juridiques ou même l'industrie musicale (Lire : "De la finance à l'IoT, la révolution blockchain est en marche", du 18/02/16). Les acteurs y voient un moyen de certifier des transferts de propriété en tous genres de manière sécurisée et décentralisée, en y appliquant des conditions préalables.

Parmi les sociétés les plus avancées sur le sujet, le franco-britannique Slock.it, qui utilise l'Ethereum pour les objets connectés. La start-up imagine par exemple un cadenas intelligent qui permettrait de faciliter les contrats de location. Par exemple, pour mettre en place un "Airbnb autonome" : le verrou de l'appartement sera alors ouvert de manière sécurisée depuis le mobile du loueur, qui paye et vérifie son identité sur la blockchain, sans que le propriétaire n'ait besoin d'être présent. La société est en train de préparer une levée de fonds pour sa DAO (Decentralized autonomous organization), entreprise autonome sans PDG et sans SIRET qui fonctionne sur l'Ethereum.

Slock.it imagine un cadenas intelligent qui permettrait de faciliter les contrats de location

L'américain Augur veut quant à lui permettre de lancer des paris sur des évènements, par exemple sur le gagnant de la prochaine élection présidentielle, de manière décentralisée sur la blockchain. L'argent misé est bloqué dans un contrat intelligent et les sommes sont libérées automatiquement quand le résultat de l'évènement est inscrit sur l'Ethereum. "Avec cette inscription immuable, Augur introduit de la confiance entre des gens qui ne se connaissent pas", décrit Simon Polrot. Utiliser la blockchain "permet d'éliminer le risque de contrepartie et le besoin de serveurs centralisés et de créer le premier marché mondial de pari de prédictions utilisant les crypto-monnaies", ajoute Tony Sakich, directeur du marketing chez Augur.

Outre ces premières applications, les plus connues à ce jour, l'Ethereum pourrait s'imposer comme un système de gestion de la traçabilité des produits ou transaction. "Tout ce qui nécessite des relations entre personnes pouvant poser des problèmes de confiance y trouvera une utilité", décrit Simon Polrot. Cession d'entreprise, vente de service, contrats commerciaux… Et pourquoi pas organisations et votes complètement décentralisés.

Il est probable que les deux blockchains coexistent plutôt que l'une ne concurrence l'autre

Certes, l'Ethereum est plus complexe que le Bitcoin et ouvre la voie à bien plus d'applications. Mais la blockchain 2.0 n'est pas en mesure de faire disparaître son ancêtre – du moins, pas encore. La blockchain du Bitcoin est en développement depuis près de sept ans. Une période durant laquelle sa sécurité a été constamment testée et améliorée. Si elle est limitée dans son utilisation, elle fonctionne extrêmement bien pour le transfert d'actifs. Des centaines de sociétés travaillent aujourd'hui sur la blockchain Bitcoin. L'Ethereum servira à d'autres usages et il est probable que les deux blockchains coexistent plutôt que l'une ne concurrence l'autre.

D'autres projets de blockchains publiques sont aussi en train de voir le jour. Mais pour l'instant, aucun ne peut prétendre rivaliser avec les deux leaders. Lisk propose une alternative à l'Ethereum mais est encore bien loin de son niveau de finalisation. D'autres blockchains se spécialisent sur un cas d'usage précis mais ont beaucoup de mal à trouver assez de traction sur ce petit marché. Leur hyperspécialisation signifie qu'elles bénéficient de moins de développeurs, mois de tests et sont donc bien moins sécurisées. D'autres acteurs, comme Counterparty, veulent faire évoluer la blockchain du Bitcoin pour lui permettre d'exécuter des contrats intelligents. Mais tous ces projets sont encore très peu matures et, forte de sa popularité, la blockchain Ethereum a rassemblé autour d'elle une large communauté pour travailler à son amélioration et à sa rapide expansion.

 

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