Pour Facebook, le paiement est l'usine à données parfaite

Pour Facebook, le paiement est l'usine à données parfaite Le réseau social ne tire aucun revenu de ses solutions de paiement sur Messenger. Il se concentre plutôt sur les données collectées à chaque transaction passée.

La "Facebook Bank" n'est pas prête de voir le jour. Les dernières initiatives du réseau social dans le paiement n'ont d'ailleurs pas rencontré le succès escompté. Facebook n'a fait aucune communication depuis le lancement en 2015 aux Etats-Unis de son outil gratuit de transfert d'argent entre particuliers via Messenger. "On peut penser que cet outil n'a pas été un immense succès, sinon il s'en serait vanté", estime Cyril Chiche, CEO de Lydia, une application française de paiement mobile. Pourtant, le géant américain est revenu à la charge en avril 2017 avec un système de paiement groupé, toujours au sein de sa messagerie.

Pourquoi cet intérêt fort pour le monde très concurrentiel du paiement ? D'un point de vue réglementaire, c'est un domaine plus accessible que celui du crédit. La majorité des néo-banques sont des établissements de paiement car il est plus fastidieux d'obtenir une licence bancaire ou un agrément d'établissement de crédit. Deuxième raison de cette stratégie : l'appât des données. Ses outils de paiement permettent à Facebook de collecter encore plus d'informations sur les 1,3 milliard d'internautes qui utilisent Messenger chaque mois. D'ailleurs, le géant ne s'en cache pas. "Nous pouvons partager vos informations personnelles dans certaines circonstances : pour vous proposer le meilleur service possible, pour mener nos activités ou pour respecter des obligations légales et réglementaires", est-il écrit dans la page dédiée à la politique de confidentialité de sa filiale Facebook Payments International Limited.

Vers le modèle WeChat

L'Américain s'inspire d'un modèle qui a fait ses preuves en Chine : WeChat. Propriété du géant de la tech Tencent, cette application "à tout faire" était à l'origine une simple messagerie. Désormais, elle sert à la fois à payer sa facture d'électricité, organiser une réunion de travail, rembourser un ami, réserver un taxi ou encore se faire livrer un repas… Des fonctionnalités qui permettent au géant chinois de collecter des millions de données chaque jour auprès de ses 963 millions d'utilisateurs dans le monde, principalement basés en Chine. "WeChat a trouvé un modèle dans lequel vous ne quittez plus l'application. Vous y êtes en permanence connecté puisque vous recevez des dizaines de notifications par jour", explique Jordan Graison, utilisateur de l'application et business developer chez Limonetik, plateforme de gestion automatisée de moyens de paiement. "Aujourd'hui, n'importe quelle entreprise a pour objectif d'être comme WeChat. C'est un acteur qui a une proposition de valeur forte, une très bonne expérience client et qui, en même temps, collecte un grand nombre de données", rapporte Wilson Zhang, consultant chez Deloitte Canada et co-auteur d'un rapport du Forum économique mondial sur la place des Gafa dans la finance.

"WeChat a trouvé un modèle dans lequel vous ne quittez plus l'application"

WeChat propose également à ses utilisateurs d'acheter des produits en ligne sur des boutiques intégrées dans son application. Comme si la Fnac possédait une boutique en ligne dans Facebook. "Avec ce système, WeChat peut pousser les offres promotionnelles d'une boutique auprès des hommes de moins de 25 ans par exemple", illustre Jordan Graison. Facebook se dirige vers ce modèle avec le développement des chatbots de paiement… et ça ne lui coûtera pas grand-chose. Grâce à une API, les développeurs peuvent créer des bots Messenger en seulement 10 minutes. Pour l'instant, ils servent principalement à échanger avec leurs clients ou à commander un produit à emporter par exemple. A l'avenir, les marques permettront aux consommateurs de commander dans Messenger, sans jamais quitter l'application. "Les marques doivent aller où sont leurs clients et aujourd'hui ils sont sur les messageries comme WhatsApp ou Facebook Messenger. Une marque que je ne peux pas citer pense même à supprimer son application", confie Arash Hassibi, fondateur de Joinedapp, une start-up américaine qui développe des solutions e-commerce basées sur les chatbots.

Bientôt l'Europe

Facebook a aussi en tête de mieux connaître ses utilisateurs européens. Sa filiale Facebook Payments International Ltd a obtenu un agrément de prestataire de paiement et d'émetteur de monnaie électronique auprès de la Banque centrale d'Irlande en octobre 2016. Grâce au système de "passporting" européen, cet agrément est automatiquement valable dans les 27 autres pays de l'Union. Avec ces deux licences, Facebook  peut notamment proposer des services qui permettent de verser ou retirer des espèces sur un compte de paiement ou encore exécuter des opérations de paiement associées à un compte de paiement (paiements par carte, virements et prélèvements).

Cet agrément a permis au réseau social de déployer en septembre dernier ses outils de don caritatif dans 16 pays européens, dont la France. Disponibles depuis avril, ces services donnent la possibilité aux associations de récolter des fonds directement sur leur page Facebook. La Fondation de France, Les Restos du Cœur, l'UNICEF et Action Contre la Faim sont les premiers organismes à tester les outils.

"En Europe, il y a de fortes probabilités que Facebook signe des partenariats avec des entreprises du secteur financier"

Aucune date de lancement de solutions de paiement n'a encore été communiquée. Si Facebook réplique ses solutions sur le Vieux continent, comment s'y prendra-t-il ? "Il ne lancera pas ces services-là en Europe lui-même", présume Cyril Chiche. "Il y a de fortes probabilités que Facebook signe des partenariats avec des entreprises du secteur financier", avance Wilson Zhang. "Même s'ils en ont les moyens financiers, ce n'est pas gagné. Ouvrir des comptes de paiement exige de procéder à une analyse KYC (Know Your Customer, un processus pour vérifier l'identité des clients, ndlr), ce qui implique d'embaucher des centaines de personnes surtout si leur ambition est d'ouvrir des millions de comptes. Ensuite, il faut gérer, surveiller et rentabiliser ces comptes", indique Damien Guermonprez, président de la plateforme de paiement LemonWay. "Sur nos 80 collaborateurs, 30 gèrent les 3,5 millions de comptes clients… c'est à peine suffisant. Si Facebook arrive à convertir 10% des 300 millions d'Européens, il va falloir beaucoup d'investissements humains", ajoute le dirigeant français.

Un élément pourrait déclencher l'arrivée de Facebook sur le marché du paiement en Europe : la DSP2. La directive européenne obligera les banques à partager une partie de leurs données à d'autres acteurs : les fintech, bien sûr, mais aussi les Gafa

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