Abus de l'économie collaborative : où est le problème ?

Les catégories traditionnelles de l’économie collaborative égarent le raisonnement pour sa régulation. Une nouvelle segmentation est proposée pour mieux poser le problème.

Le problème posé par l’économie collaborative

Dans sa consultation sur l’économie collaborative, lancée en novembre dernier, le Conseil National du Numérique pose le problème suivant : “Le web participe à faire tomber la séparation historique entre producteur et consommateur, entre le créateur et son public, et entre professionnels et amateurs. Il a aussi suscité la création de nombreuses plateformes dédiées à la vente, au troc, à la location, au financement, ou au don entre pairs. [...] La France n’est pas le seul pays à s’interroger sur les conséquences de l’économie collaborative en matière de concurrence, protection sociale, fiscalité, ou encore de sécurité des consommateurs. Pour ne pas avoir à “micro-réguler” chaque acteur et chaque secteur, un cadre semble nécessaire pour instaurer un compromis viable entre anciens et nouveaux acteurs. Un tel cadre est-il possible au regard de la diversité des pratiques et des problématiques ? 

Les nouveaux services de co-création, de co-production et d’entraide posent en effet un fourmillement de problèmes que l’on n’arrive pas à contenir faute de cadre adapté.

 

Les revendications des contributeurs

Co-création  

7000 graphistes, webdesigners, directeurs artistiques, développeurs, ergonomes et autres illustrateurs[1] dénoncent les plate-formes qui reposent sur l’industrialisation du travail gratuit, en dehors des règles de l’appel d’offre, du concours ou du bénévolat. Ils emboîtent ainsi le pas à la campagne NO!SPEC.com, qui exhorte les designers à ne pas succomber aux sirènes des plate-formes comme crowdspring ou 99designs.

Les contributeurs d’articles de presse ont été scandalisés par le rachat du journal 2.0 Huffington Post par AOL pour 315 millions de dollars [2]. Un éditorialiste du Los Angeles Times s’étrangle : « AOL et le Huffington Post rejouent les pires abus du capitalisme industriel de l’ancienne économie : ateliers de misère, augmentation des cadences et travail à la pièce »[3].

Les ouvriers de Mechanical Turk protestent et revendiquent leur droit à ne pas être considérés comme des algorithmes, se plaignent de l’absence de salaire minimum ou de recours lorsque leurs travaux sont rejetés[4].

Co-production  

De nombreuses voix s’élèvent contre certains « Captchas » (« prouvez que vous êtes un humain ») conçus pour faire réaliser un tri de photos par des internautes à leur insu[v]. 

Au-delà, les plateformes tirent profit de nos relations humaines, de nos affects, de nos discussions et commentaires[vi] : chaque “like” que nous déposons sur Facebook mesure notre participation, notre performance, et construit une réputation et un capital social. Un commentaire sur Amazon, un clic sur Google fabriquent de la valeur. 

Les traductions soi-disant automatiques sur l’Internet sont en fait des collages de traductions de phrases similaires faites auparavant par de véritables traducteurs. Les banques de photos à 15 cents récupèrent celles dont les droits ont été abandonnés par des amateurs qui signent – comme tout le monde - les conditions générales sans les lire.

Tonnerre d’indignations lorsque la startup Oculus a été rachetée pour 2 milliards de dollars par Facebook, alors qu’elle avait fait appel au crowdfunding pour se financer.

Un contributeur sur cinq dit avoir le sentiment d’avoir été trahi. 

Jaron Lanier, qui a été classé par Time parmi les 100 personnalités les plus influentes, s’inquiète de l’ampleur du travail gratuit de millions de contributeurs, dont la bonne volonté désintéressée provoque ainsi – indirectement - leur propre chômage. Il est relayé par de nombreux autres auteurs comme Scholz, Hoegsberg, Fisher, Peters, Bulut, Cederstron, Fleming ou Fuchs.

Le gouvernement français lui-même constate que la délocalisation des bénéfices ainsi générés « porte préjudice à tous les secteurs de l’économie et que l’urgence d’instaurer de nouvelles règles constitue non seulement un enjeu de recettes fiscales pour l’Union mais également un enjeu de souveraineté »[vii]

Entraide

Pour de nombreux blogueurs, le covoiturage a perdu son état d’esprit communautaire et humaniste de la première heure, qui alliait « à la fois un volet économique (réduction du coût du voyage), à un volet écologique (ne pas prendre de multiples voitures pour un seul et même voyage) à un volet social (échange et liens entre les personnes) ».

Mais les sites auraient « forcé le passage au mode payant » et auraient ainsi « perdu les fondements du covoiturage, basé sur la confiance d’autrui et le partage. »[viii]

Les billets des déçus des plateformes de services collaboratifs sont souvent très vindicatifs.

  

Redéfinir les catégories

  

Les trois catégories de l’économie du partage : entraide, co-création et co-production, qui sont utilisées classiquement par les analystes du « digital labor » et reprises en introduction permettent d’établir le tableau suivant :

 
Entraide Co-création Co-production
Bla Bla Car
Taskrabbit
Air BnB
Drivy
eBay
le Bon Coin
Imdb Doctissimo
Leetchi
oDesk
99designs
CrowdSpring
Flickr
Youtube
Source
Forge
Wikipedia

Huffington post Cubehero

Uber
Mechanical Turk Crowdflower
Facebook
Amazon

Google Search

Kickstarter
Innocentive
Foldit
   

Or ces catégories se révèlent peu discriminantes quant aux revendications des contributeurs.

 

On a en effet du mal à trouver par exemple des points communs, dans la catégorie, « co-production » entre les revendications des contributeurs de Mechanical Turk, qui se plaignent d’être considérés comme des algorithmes, et celles des contributeurs d’Oculus sur Kickstarter, qui auraient voulu avoir un droit de veto sur ses choix stratégiques.

 

On imagine donc une nouvelle segmentation relevant de la nature économique du travail ou de l’action de leurs contributeurs : micro-tâche, consommation micro-productive et production coopérative.

Micro-tâche

La micro-tâche est fondée sur une réalisation prédéfinie. Les contributeurs sont payés à la tâche pour trier ou étiqueter des images, ranger des chansons dans des listes, écrire des pages web, collecter des données, conduire une voiture sur un trajet limité, louer leur voiture pour un jour ou prêter leur canapé pour une nuit.

Consommation micro-productive

La consommation micro-productive est un renversement partiel de la relation client-fournisseur lorsque

·       la consommation génère de son seul fait un produit : un clic de l’utilisateur améliore par exemple un moteur de recherche ou de recommandation

·        le consommateur est sollicité pour une micro-production volontaire : avis, commentaire, note, photo, video, like 

Production coopérative

La production coopérative est fondée sur une réalisation non prédéfinie, même si le cadre ou les outils définissent un cadre à cette réalisation : la collaboration intentionnelle des contributeurs aboutit à un produit économique (non nécessairement marchand)

Le croisement des deux segmentations permet de construire le tableau suivant : 

 
Nouvelles pratiques de partage

Economie de la contribution

Entraide Co-création Co-production
Micro-tâche Bla Bla Car Taskrabbit Air BnB Drivy oDesk 99designs CrowdSpring Uber
Mechanical Turk Crowdflower

Consommation micro-productive

eBay
le Bon Coin Imdb
Flickr
Youtube
Facebook Amazon
Google Search

Production coopérative

Doctissimo Leetchi Waze SourceForge Wikipedia
Huffington post Cubehero
Kickstarter Innocentive
Foldit
   

Les opérateurs sont positionnés dans ce tableau en fonction de leur proposition de valeur principale. Certains d’entre eux proposent en effet des fonctionnalités qui relèvent de plusieurs catégories.

 

Waze, par exemple, est une plateforme d’automobilistes qui échangent des informations sur le trafic. L’envoi automatique de la vitesse et de la géolocalisation d’une voiture relève de la consommation micro-productive. En revanche, améliorer collectivement les cartes routières relève de la production coopérative.


Problématique


Regroupées selon les lignes de ce tableau, les revendications des contributeurs permettent de mieux identifier les abus de l’économie du partage.

Micro-tâche  

Comme la contrepartie traditionnelle d’une tâche est une rémunération, on peut considérer que celle d’une micro-tâche est une micro-rémunération. 

Ce principe ne pose pas de problème en tant que tel, c’est en fait sa mise en œuvre qui facilite les abus classiques du marché du travail : précarité, manque de reconnaissance, défaut de salaire minimum et de protection sociale, absence de représentation syndicale et de recours contre l’employeur, industrialisation du travail gratuit en dehors des règles de l’appel d’offre, concurrence déloyale, professionnalisation non déclarée d’une pratique d’amateur, etc. 

Consommation micro-productive

 

Dans l’économie traditionnelle, la grande distribution analyse depuis longtemps les données collectées grâce aux cartes de fidélité pour améliorer son marketing. De même, des sociétés commercialisent des fichiers qualifiés qui permettent par exemple les campagnes publicitaires par téléphone.

Les consommateurs ont admis jusqu’à présent cette pratique sans demande de contrepartie matérielle, mais ils sont sensibles à l’utilisation des données personnelles et au harcèlement publicitaire. 

En revanche, les sociétés d’analyse marketing réalisent souvent des panels de consommateurs pour les interroger pendant plusieurs heures sur leur expérience de client. Dans ce cas, on leur propose un dédommagement monétaire ou sous forme de bons d’achats.

En transposant ces deux types de pratiques à la consommation micro-productive, on peut considérer qu’une contrepartie matérielle devient souhaitable lorsque le ratio production / consommation devient consistant.            

Ce principe posé, la contrepartie équitable d’un clic sur Google Search ou d’un « like » sur Facebook en tant que contributions, peut se définir en fonction de ce ratio :

  • s'il est faible, il ne devrait pas y avoir de contrepartie matérielle, mais les opérateurs devraient s’astreindre à une utilisation parcimonieuse de l’empreinte numérique des contributeurs
  • s'il est fort, compte tenu du grand nombre de clics faits de manière individuelle, cette contrepartie devrait être faite sous forme de micro-dédommagement. C’est en particulier la thèse défendue par Jaron Lanier.
 

Production coopérative

Contribuer à faire émerger un projet, en apportant de la compétence ou en donnant de l’argent, peut être fait sans contrepartie apparente ou avec une contrepartie immatérielle (reconnaissance, plaisir de participer, réputation, faire partie d’une communauté).

Il ne faut pourtant pas se méprendre. Il s’agit en fait d’un « don contractuel », qui appelle un « contre-don » individuel ou communautaire. Mais tant que celui-ci n’est pas rendu, le contributeur s’autorise un droit de regard sur ce projet, sur sa vision, sur son indépendance bref, tout ce qui risque de nuire à la matérialité de ce contre-don[ix]. Dès lors, si le bénéficiaire des contributions veut changer le sens de son projet, il peut rémunérer les contributeurs de manière équitable pour s’acquitter de sa propre obligation de contre-don.

Il s’expose sinon à leur vindicte, à de fortes exigences de reconnaissance de la paternité des idées, des apports en industrie ou de la propriété intellectuelle.


Se concentrer sur une catégorie à la fois

Ces nouvelles catégories permettent donc de mieux cerner le malaise exprimé par les contributeurs, qui relève en effet de natures différentes :

  • de l’abus du droit du travail et de la concurrence dans les micro-tâches,
  • d’une utilisation indésirable des données personnelles ou de l’absence de dédommagement dans la consommation micro-productive,
  • et du manque de rémunération de substitution à un contre-don dans la production coopérative.
 

Le CNNum introduisait la problématique en évoquant la mixité grandissante « entre producteur et consommateur, entre le créateur et son public, et entre professionnels et amateurs ». En changeant d’angle grâce à la nouvelle segmentation proposée, nous pensons que la réflexion sur cette problématique devrait se clarifier sensiblement.

  • Par Vincent Lorphelin, Fondateur de Venture Patents, co-Président de l'Institut de l'Iconomie, avec
  • Alain Sauvant, Professeur à l’Ecole des Ponts Paristech
  • Dominique Cuppens, CIO de l’Espace Dirigeants
  • Francis Jacq, Philosophe, membre de l’Institut de l’Iconomie
  • Joseph Leddet, Expert financier, membre de l’Institut de l’Iconomie#Fairlyshare



Bibliographie

[1]  Lettre ouverte à Madame Axelle Lemaire, Secrétaire d’État chargée du Numérique.

[2] Bill Lasarow. On strike with the Huffington Post Article

[3] Arts Writers declare ‘strike’ against Huffington Post. Los Angeles Times Article

[4] Mark Harris. Amazon’s Mechanical Turk workers protest : ‘I am a human being, not an algorithm’. The Guardian, 3/12/14 Article

[v] Antonio Casilli. NoCaptcha : yet another ruse devised by Google to extract free digital labor from you. 5/12/14 Blog

[vi] Hubert Guillaud. Digital Labor : comment répondre à l’exploitation croissante du moindre de nos comportements ? Internet Actu, 12/11/14 Article

[vii] Communiqué de presse. Remise du rapport Colin-Collin sur la fiscalité du secteur numérique. Ministères de l’Économie, des Finances et du Redressement Productif, 18 janvier 2013.

[viii] EvenStrood. BlablaCar, le site de covoituage tué par la finance et l’appât du gain. Mediapart, 20 juin 2014 Article

[ix] Vincent Lorphelin, Tru Do Khac et al. L’erreur fondamentale de Jeremy Rifkin (2/3). Les Echos, 9 décembre 2014 Article

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