Le petit secret du cloud de Microsoft

Microsoft Cloud Les services cloud rapporteraient des sommes colossales au groupe informatique. Mais qu'en est-il vraiment ? Enquête de Business Insider.

Une évolution majeure est à l'œuvre dans le secteur des technologies, et celle-ci entraînera avec elle son lot de gagnants et de perdants. C'est le cloud. Satya Nadella, directeur général de Microsoft, avait d'ores et déjà déclaré que sa société ferait partie des gagnants. "Nous avons totalement assimilé la tendance. Que nous ayons ou non adopté les services cloud n'est plus un sujet de débat". Pour soutenir sa déclaration, il a expliqué que le cloud de Microsoft rapportait 4,5 milliards de dollars. Cependant, certaines sources ont confié à Business Insider que ce chiffre n'était pas aussi limpide qu'il en avait l'air.

Intégrer Azure aux contrats existants pour en gonfler le chiffre d'affaires

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Satya Nadella, lors de son premier voyage à Paris en tant que CEO de Microsoft, le 13 novembre dernier. ©  JDN / Antoine Crochet-Damais

4 milliards de chiffre d'affaires constituent un seuil décisif à franchir pour les entreprises du cloud computing. Au cours de sa dernière année fiscale, achevée au mois de juin, Microsoft avait rassemblé 2,8 milliards de dollars grâce au cloud. Salesforce, acteur du cloud computing par excellence, vient de franchir la barre des 4 milliards, et annonce même le cap des 5,3 milliards de dollars d'ici la fin de son année fiscale. Cela lui aura demandé 15 ans et nécessité une acquisition majeure, celle d'Exact Target, une plateforme de marketing digitale. Amazon, leader de l'informatique dans les nuages, est également en passe de générer plus de 4 milliards de dollars de chiffre d'affaires cette année. Le groupe n'a pas révélé le chiffre d'affaires que lui rapportait le cloud, mais ses autres sources de chiffre d'affaires, Amazon Web Service inclus, lui ont permis de gagner 1,4 milliard de dollars.

Selon nos sources, Microsoft se rapproche de ce palier en intégrant gratuitement ou à des prix défiant toute concurrence des services cloud dans les contrats qu'il signe avec des grandes entreprises, même si celles-ci n'utilisent pas les services Azure à l'heure actuelle. "Microsoft déclare un certain pourcentage de ses 'Enterprise Agreements', que sont ses renouvellements de grands accords de licence, en tant que chiffre d'affaires tiré du cloud", a déclaré à Business Insider un ancien employé du groupe. Microsoft a ainsi intégré les "droits" d'utiliser Azure ou Office 365 dans leur cadre général. En vérité, très peu d'utilisateurs ont recours à Microsoft en utilisant Azure de façon significative."

En d'autres termes, lorsqu'une entreprise signe un nouveau contrat pour acheter Windows, une base de données Microsoft ou Microsoft Office, l'éditeur y intègre un accès gratuit ou presque à Azure, son cloud (qui comprend notamment une version cloud de sa base de données) ainsi qu'à la version en ligne d'Office, Office 365. A partir de là, Microsoft attribue un pourcentage de ce contrat à son activité cloud. Offrir un grille-pain pour toute ouverture d'un compte en banque, puis affirmer que les ventes de grille-pain s'envolent reviendrait au même.

Accès gratuit à Azure pour les entreprises clientes

Microsoft intègre gratuitement des services cloud à ses contrats

Cynthia Farren est consultante en entreprises. Elle les aident à se dépêtrer avec la licence d'utilisation de Microsoft. Elle a constaté personnellement ce genre de tactique. Les politiques d'utilisation des logiciels d'IBM, SAP, Oracle ou Microsoft sont à ce point complexes qu'elles ont donné naissance à un vaste marché de consultants qui aident les entreprises à les négocier. "Depuis les débuts de Microsoft dans le cloud, nous observons fréquemment des exemples d'ajout de services dans la politique d'utilisation à un prix très bas, qui n'ont aucun impact financier sur le contrat final", a-t-elle indiqué à Business Insider. Avant d'ajouter : "certains responsables des ventes chez Microsoft se vantent d'inclure des services cloud dans les contrats d'entreprise qu'ils ont fait signer, tout en expliquant que toutes ne s'en servaient pas actuellement." En clair, les commerciaux de Microsoft affirment que leurs clients ont accès au cloud, sans pour autant en faire usage.

Une stratégie qui a fait ses preuves

Le stratagème est ingénieux. Si les entreprises peuvent bénéficier d'un accès gratuit à Azure ou à Office 365, elles les testeront ; et si l'essai s'avère concluant, elles seront prêtes à payer le prix fort lors de la prochaine négociation de contrat. "En toute honnêteté, j'ai remarqué une augmentation du nombre d'utilisateurs qui basculaient vers Office 365, Azure et Dynamics Online", a commenté Cynthia Farren. Par le passé, Microsoft avait employé des stratégies similaires, et englobé des licences de produits moins populaires à un tas de licences d'autres logiciels rencontrant un grand succès. Au bout du compte, les entreprises utilisent des produits pour lesquels elles ont déjà en partie payé. D'un autre côté, Cynthia Farren en a assez d'entendre que le chiffre d'affaires de Microsoft ou le nombre de ses utilisateurs dans le cloud progresse. "Parmi tous ces utilisateurs, combien ont déjà activé le cloud ? Voilà ce que j'aimerais savoir. Une plus grande transparence au niveau des chiffres serait vraiment très appréciable, pour connaître le nombre d'utilisateurs actifs par exemple", explique-t-elle.

Une bataille qui en cache une autre

Alors même qu'amener ses utilisateurs à faire usage du cloud Azure est déjà un projet pharaonique pour Microsoft, cela ne représente qu'une partie de la bataille que mène le groupe. D'anciens employés de l'éditeur nous ont déclaré que les acteurs les plus innovants n'utilisaient pas Microsoft. "Ces start-up sont celles qui pèsent le plus dans la croissance du cloud. Amazon et Google dominent le marché grâce à ces sociétés à forte croissance", notent-ils. Microsoft nous a confié que la situation était en train de changer, et que le groupe commençait à convaincre réellement les jeunes entreprises à utiliser son cloud. Lors de la publication des derniers résultats du groupe, Satya Nadella a affirmé que 40% du chiffre d'affaires d'Azure provenaient désormais de start-up et de vendeurs de logiciels indépendants. 

Microsoft a gonflé ses prix, et annoncé une hausse de ses ventes de licences

A nouveau, Microsoft ne révèle pas la somme rapportée par Azure. L'indication la plus précise dont nous disposons est le total des chiffres d'affaires tirés du cloud par Microsoft, publié à l'occasion de ses résultats annuels en juillet dernier : 2,8 milliards de dollars. Tous les services distants que propose le groupe sont ici réunis : Azure, Office 365, mais aussi Dynamics, le concurrent de Salesforce.com. Au total, Microsoft a déclaré un chiffre d'affaires de 87 milliards de dollars.

L'autre danger représenté par ce plan réside dans les marges bénéficiaires. Pour les prochaines années et peut-être même pour les décennies à venir, Microsoft devra investir des milliards dans les infrastructures cloud pour subvenir aux besoins de ses utilisateurs et rester en lice face à Amazon et Google. Il ne pourra plus simplement proposer son logiciel aux consommateurs et se contenter de cela. "Il faut garder à l'esprit que, par le passé, Microsoft a enregistré des marges brutes de 90% pour Office et Windows. Il est impossible de maintenir un tel monopole financier avec le cloud lorsque l'on est en concurrence avec Amazon et Google", ont souligné nos sources. Microsoft n'aura pas besoin de réaliser des marges colossales s'il parvient à s'arroger une part d'un marché du cloud en pleine croissance. Il pourra faire suffisamment d'argent avec. Ce segment s'est développé à hauteur de 30% cette année, et on s'attend à ce qu'il génère 121 milliards de dollars l'année prochaine (dixit Markets and Markets). Un porte-parole de Microsoft nous a également indiqué que la croissance du cloud du groupe ne se faisait pas au détriment des bénéfices enregistrés par ses produits historique comme SQL Server, System Center et Windows Server.

Le chiffre d'affaires de Microsoft a ainsi augmenté pour tous ses logiciels traditionnels au cours du trimestre dernier. Cela tendrait à indiquer que le groupe ne modifie pas sa structure de bénéfices. Microsoft a d'ailleurs gonflé les prix de tous ses produits, avant de déclarer que les entreprises achetaient davantage de licences pour chacun pour répondre à la croissance de leurs propres centres de données. Preuve que les sociétés n'abandonnent pas ses produits logiciels à fortes marges pour le cloud. Elles ont ainsi recours à des technologies variées, orientées cloud mais pas seulement.

Quelques bonnes nouvelles

Au bout du compte, la logique des marges de Microsoft et de ses vendeurs en matière de cloud sera clarifiée. Même si les entreprises paient moins au départ, sur le long terme elles acquerront un grand nombre de services distants, dont certains seront Premium avec d'importantes marges. Une étude de Forrester a démontré que les fonctionnalités différenciantes du cloud de Microsoft permettront de convaincre davantage de sociétés de tester sa solution. "Depuis que Satya Nadella est aux commandes, les équipes de développement de produits se concentrent sur la création de versions cloud de l'offre. Et les équipes de vente sont désormais récompensées de leurs efforts en matière de commercialisation de services cloud aux entreprises", commente Forrester. Audacieux, le cabinet prévoit même que "Microsoft enregistrera très bientôt davantage de bénéfices venant du cloud que de ses logiciels traditionnels." Une situation attendue pour 2015. Néanmoins, comme l'ont souligné nos sources, Microsoft devra avant tout parvenir à faire payer les entreprises pour ces services distants, et pas simplement leur offrir des possibilités d'essai gratuites. Selon le géant informatique, ce serait déjà le cas. Au mois d'octobre, Satya Nadella avait affirmé aux analystes que 60% des utilisateurs d'Azure s'étaient tournés vers des "services premium", tels que le Data Analytics ou l'Enterprise Mobility Suite, qui aide les départements IT à gérer leur flotte mobile.

Quoi qu'il en soit, Microsoft n'a pas dévoilé le nombre des utilisateurs d'Azure, même s'il a déclaré l'ouverture de 8000 comptes Azure par semaine.


Article de Julie Bort, Traduction de Floriane Wittner, JDN

Voir l'article original : SOURCE: Here's The 'Dirty Little Secret' Of Microsoft's Cloud Business

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