Et si la crise profitait à l’Open Source ?

Le développement de l'Open Source passe par l’émergence d’une génération d'intégrateurs de dimension industrielle. Autre levier à prendre en compte : la formation en vue de faciliter l'appropriation des solutions par les clients.

Les dirigeants des entreprises du Libre, secteur émergeant et prometteur, s’interrogent évidemment quant aux effets que peut avoir la crise économique et financière sur leur activité. Évidemment, les représentations qui s’accrochent généralement à la période de crise économique, quel que soit le marché concerné, tournent autour de notions telles que  restrictions budgétaires, reports de décision, volume d’affaires réduit, concurrence exacerbée, négociation âpres, dumping…

Le pire n’est pas certain, mais il serait difficile de reprocher aux chefs d’entreprises du Libre d’avoir quelques inquiétudes, notamment parce que les moins jeunes peuvent fonder leurs craintes sur le vécu d’épisodes de crise précédents.

L'univers de l'Open Source pourrait-il être impacté par la crise autrement que selon le schéma de contraction et de tension communément admis ? Bien sûr, vient immédiatement à l'esprit l'avantage concurrentiel sonnant et trébuchant que fait valoir le Libre face au logiciel propriétaire : le client n'a pas à acquitter le prix de coûteuses licences pour apporter une réponse aux besoins de son système d'information. L'atout est de taille dans une période où les consignes de maîtrise, voire de gel, des investissements compliquent sensiblement la tâche des DSI.

Les acteurs du Libre pourraient donc être les grands bénéficiaires de la realpolitik à laquelle contraint la crise.

Sans nier l'opportunité qui se présente, il convient de relativiser cet atout. En effet, dans la culture actuelle, le choix de solutions Open Source est encore souvent vécu comme une sorte de pari économique. En caricaturant, les décideurs auraient le sentiment de savoir combien va leur coûter, en temps et en euros, l'achat et la mise en œuvre d'un logiciel propriétaire alors qu'il leur serait semble-t-il difficile d'avoir des certitudes quant au coût final et à l'échéance d'implémentation d'une solution Open Source.

On l'imagine, les périodes de ralentissement économique ne sont guère propices aux audaces en matière d'investissement. De plus, le monde du Libre ne peut se permettre d'ignorer que la fameuse maîtrise des coûts décrétée par gros temps n'est pas seulement un euphémisme mais signifie bien une exigence de lisibilité.

Pour les acteurs de l'Open Source existe donc un réel enjeu de positionnement dans le contexte de crise. Il implique un effort particulier en termes de capacité d'éclairer les décideurs quant à la dimension économique de leurs choix technologiques.

Dans l'hypothèse où les logiques de crise et la dynamique de l'Open Source convergeraient, la demande de services autour du logiciel libre s'accroissant fortement, les acteurs du Libre pourraient être confrontés à la difficulté de mener à bien la masse de projets susceptibles de leur être confiés.

Il y a là un enjeu d'image crucial pour le Libre. Une qualité de services dégradée du fait du volume de la demande risquerait de porter atteinte à la crédibilité des solutions Open Source, d'altérer durablement leur image et celle des prestataires qui les implémentent.

Comment éviter de payer la rançon du succès que constituerait un afflux brutal de projets ?

Il n'est bien sûr pas aisé d'accroître très sensiblement la capacité opérationnelle des acteurs Open Source à court terme. Quoi qu'il en soit, ceux-ci doivent poursuivre et même accélérer le processus de concentration qu'ils ont engagé. Ce n'est qu'en agrégeant les expertises, en organisant et en développant les compétences, en consolidant les méthodes, donc en faisant émerger une génération d'intégrateurs de dimension industrielle, que l'Open Source peut se faire durablement une place conséquente dans les SI.

Parallèlement à cette nécessaire concentration, le monde du Libre doit optimiser l'utilisation du levier fort que constitue la formation, pour développer les capacités d'intervention des intégrateurs et surtout pour faciliter l'appropriation des solutions Open Source par les équipes des clients. L'accompagnement pertinent des clients par la formation constitue une clé de la réussite du Libre dans un contexte où le client a besoin d'être rassuré quant à la pertinence et à la pérennité des solutions qui lui sont proposées.

Sur le volet compétences, la crise peut d'ailleurs bénéficier aux DSI et à leurs équipes. En effet, les DSI pourraient, en optant franchement pour l'Open Source, orienter des budgets jusque-là dévolus à l'achat de licences vers un investissement sur les hommes. S'accélèrerait ainsi un mouvement vertueux déjà observé, qui tend, par-delà les préoccupations budgétaires, à élargir les capacités et les latitudes des équipes internes pour leur permettre de créer davantage de valeur.

Évidemment, ces réflexions autour de l'impact supposé de la crise sur l'Open Source sont pour le moins spéculatives. Cependant, les logiques qui président au comportement des entreprises en période de ralentissement économique diffèrent peu de celles qui les guident dans la quête de la performance financière par beau temps. Soyons donc convaincus que les directions à prendre pour traverser la crise au mieux des intérêts du Libre sont aussi celles à suivre pour conforter l'Open Source dans la durée, quand la reprise économique se présentera.

Ces quelques axes - développer notre capacité de conseil en intégrant davantage la dimension économique, accompagner nos clients par la formation et, bien sûr, rassembler les compétences au sein d'acteurs de taille industrielle - doivent orienter l'action qui nous permettra de rassurer les entreprises et administrations et les fera succomber aux "charmes" du Libre, auxquels elles semblent de plus en plus sensibles.


(par Philippe Montargès et Véronique Torner)

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