L'informatisation ne garantit certainement pas la création de valeur !

On sait encore peu des effets de l'informatique sur les organisations, leurs performances et les conditions de travail. On sait désormais que, si les entreprises s'informatisent, ce n'est pas pour des raisons économiques...

Est-ce que les entreprises ont du cash flow grâce à l'informatique ou ont-elles de l'informatique parce qu'elles ont du cash?  La question peut paraître saugrenue, voire provocatrice.  C'est l'une des questions au cœur du livre Cherry picking 1.0 - l’informatique :  opportunités et menaces pour l’entreprise.  Interrogés sur le site du livre, les lecteurs sont très partagés :  48% considèrent que l’informatique crée de la valeur et que c’est ce qui explique que les entreprises investissent dans les technologies de l’information.  A contrario, 52% considèrent que ces investissements sont motivés par d’autres raisons qu’économiques.

Isoler l’effet des investissements informatiques

On peut supposer que les décideurs sont rationnels, qu’ils investissent dans l’informatique après de très sérieux calculs économiques. Mais où sont les calculs de valeur ajoutée de l’informatique ou les calculs de ROI ?  En réalité, il est difficile d’isoler le facteur technologique dans l’explication des performances des entreprises.  Supposons que les performances économiques d’une entreprise augmentent significativement juste après la mise en œuvre d’un nouvel outil informatique. 
Il est possible que l’informatique ne soit pas la cause unique voire pas la cause du tout de l’embellie.  En effet, à y regarder de plus près, on constatera que plusieurs changements sont parvenus, qui pourraient expliquer l’amélioration des performances.  L’entreprise a par exemple renouvelé sa gamme de produits en y intégrant les dernières innovations.  Elle a peut-être à présent accès à de nouveaux marchés qui lui étaient fermés jusque-là.  Peut-être son principal concurrent a-t-il défailli ?  Elle a peut-être changé de politique commerciale ou relevé son niveau de qualité, etc.  Bref, entre tous ces facteurs, comment savoir si l’informatique est ou non déterminante ?

En 2006, pour la première fois, trois chercheurs, Sinan Aral de New York University (NYU), Erik Brynjolfsson du Massachussetts Institute of Technology (MIT) et DJ Wu du Georgia Institute of Technology, ont pu enfin étudier les impacts de l’informatique sur la performance de centaines d’entreprises.  En effet un éditeur de logiciels leur a communiqué les dates de mise en production de ses progiciels d’entreprise (ERP, SCM et CRM) chez 623 de ses clients, des entreprises cotées en bourse.  Les chercheurs ont donc pu vérifier l’évolution des performances financières des entreprises suite aux mises en production.  C’est un cas unique d’étude qui permet d’étudier le lien entre informatisation et performance financière.  Au vu des résultats, on comprend que le nom de l’éditeur soit resté secret.

L’informatisation ne garantit pas la création de valeur

L’utilisation des nouveaux outils n’a pas d’incidence sur le chiffre d’affaires de l’entreprise.  Pourtant les résultats mettent en avant une transformation des processus de l’entreprise.  Le premier effet positif est que ces outils permettent de manière générale de réduire le niveau de stocks et par conséquent le besoin en fonds de roulement des entreprises utilisatrices.  Le deuxième effet, pour la gestion de la chaîne d’approvisionnement (SCM) et la gestion de relation client (CRM), est une amélioration du rendement des capitaux propres et du rendement des actifs – alors que dans le cas d’un ERP l’effet est sensiblement négatif.  On en déduit une réduction du poids des amortissements – toutes choses égales par ailleurs.  Le troisième effet porte sur la réduction des effectifs :  les chercheurs évoquent une amélioration du ratio chiffre d’affaires sur nombre de salariés or comme le chiffre d’affaires est constant, c’est que le démarrage d’un progiciel (or ERP) s’accompagne d’une réorganisation avec réduction des effectifs de l’entreprise.  En définitive, ces modifications perceptibles au niveau du compte de résultat témoignent davantage de la profondeur de la transformation (changements dans les processus de travail) subie par l’entreprise à l’occasion de la mise en place d’un progiciel plutôt que de l’amélioration de la performance globale.  A ce propos, notez que le démarrage d’un ERP a une incidence négative sur le résultat net de l’entreprise.  En revanche, le démarrage d’une solution de supply chain (SCM) ou de gestion de relation client (CRM) n’a pas d’influence sur le résultat.

Les motivations sont ailleurs

Dans le cas des innovations, on observe parfois des phénomènes de diffusion extrêmement rapide.  C’est particulièrement vrai dans les produits grand public comme l’iPhone depuis 2007. Pourtant ce phénomène n’est pas limité aux produits de grande consommation et touche aussi les innovations industrielles. L’économiste irlandais Brian Arthur a expliqué ce mécanisme de diffusion des innovations dans les années 1990 par les rendements croissants d’adoption :  une entreprise a d’autant plus intérêt à adopter une technologie que d’autres l’ont adopté avant elle.
Le mécanisme du mimétisme est a été très étudié dans le monde économique et il apporte une autre explication à la diffusion de l’informatique.
 Le développement du marché du logiciel et du progiciel s’appuie sur le mimétisme informationnel.  A l’origine, un programme informatique a bien fonctionné dans une organisation.  De ce programme on tire un logiciel qui sera vendu à d’autres organisations pour un usage normalement assez similaire.  L’acheteur est convaincu de la rationalité de son achat puisque l’outil a déjà fait ses preuves.  Il omet à ce moment de considérer les différences entre l’environnement où le programme avait été un succès (il avait été conçu sur mesure) et l’environnement de son organisation qui a ses propres spécificités qui ne sont peut-être pas prises en compte par le produit.
D’autres mécanismes contribuent à la diffusion des technologies de l’information. 
C’est le cas par exemple de la croyance dans le progrès technique – et l’idée que le progrès technique s’accompagne d’un progrès social.  L’informatique est l’un des symboles fort de la modernité.  En introduisant de l’informatique dans une organisation, on a l’impression de la dépoussiérer, de la faire avancer dans l’histoire.  L’informatique incarne le progrès.  Dans les dernières décennies, aucun autre domaine ne symbolise davantage le progrès que l’informatique.  Pour faire une équivalence avec le domaine de l’automobile, c’est comme si le nombre de kilomètres parcourus avec un litre d’essence avait été multiplié par cent mille au cours des 35 dernières années tandis que le confort de la voiture aurait été considérablement accru et que son coût serait tombé à moins de un euro aujourd’hui.
Les organisations sont boulimiques d’informatique, plaise aux éditeurs de logiciels, aux constructeurs de matériels et aux SSII. 
Mais on sait encore peu des effets de l’informatisation sur les organisations, leurs performances, les liens sociaux ou encore les conditions de travail.

* 2006 Aral, Brynjolfsson, Wu : “Which Came First, IT or Productivity? The Virtuous Cycle Of Investment And Use In Enterprise Systems"

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