Le Big Data : un nouveau fossé technologique et économique entre les Etats-Unis et le Vieux Continent ?

Sans doute est-il prématuré de répondre de manière péremptoire à cette question mais il est intéressant de s’interroger sur les raisons profondes de la différence de traitement de ce sujet dans la presse des deux côtés de l'Atlantique.

Certes ce n’est qu’une impression mais elle est tenace.

Sur le sujet du Big Data, les différences de traitement entre la presse spécialisée européenne et ses équivalents américains sont marquantes,  sur le ton comme sur le fond du dossier. Un nouveau fossé économique et technologique est-il entrain de se creuser ? Sans doute est-il prématuré de répondre de manière péremptoire à cette question mais il est intéressant de s’interroger sur les raisons profondes de cette différence.
Le Big Data, rappelons-le, est cet ensemble de technologies et de méthodes analytiques récentes qui rendent possible l’analyse de très vastes ensembles de données non  structurées. Des tendances du marché, des comportements individuels, auparavant inexploités, sont désormais décelables et accessibles au traitement informatique. Dans un avenir proche ces technologies pourraient conférer un avantage compétitif déterminant aux entreprises qui, les premières, les utiliseront comme outils d’aide à la décision. Développées ces dernières années sous la houlette de mastodontes du web comme Google, Yahoo ! ou Facebook, elles sont désormais accessibles à toutes les entreprises sous forme de framework open source (Hadoop en est le fer de lance) ou de services web PaaS dans le Cloud (comme le service Elastic Map Reduce d’Amazon WS p.ex.) 

Comme souvent lorsqu'émerge un nouveau concept dans l’univers IT, celui du Big Data reste encore assez vague à ce stade et, reconnaissons-le, nombre d’articles sur le sujet relèvent plutôt du recyclage ou de la publicité, masquée sous l’intitulé fallacieux de « livre blanc », que d’authentiques analyses économiques ou technologiques. Dans ce contexte, il est donc aisé de brocarder le Big Data comme un n-ième phénomène de « hype » aussi éphémère qu’irrationnel. N’a-t-on pas proclamé, il y a 20 ans déjà, une révolution imminente du business  que devait initier une nouvelle génération d’outils de CRM accédant à de gigantesques bases de données clients ? Ces prédictions mirobolantes se sont finalement avérées être des chimères car, chacun le sait, la technologie à elle seule est inapte à transformer en profondeur la manière dont on conduit les affaires. Transformer les organisations, détecter de nouveaux talents, faire émerger de nouvelles compétences, faire évoluer des mentalités sont des opérations de longue haleine qui exigent réflexion, persévérance, imagination et prise de risques. Une vision claire des nouvelles opportunités business devrait toujours précéder l’usage de nouveaux moyens technologiques, faute de quoi ceux-ci se ne seront qu’une source de complexité inutile pour l’entreprise. 

Que trouve-t-on aujourd’hui dans la presse IT et business au sujet du Big Data de ce côté de l’Atlantique ? Quelques articles nous expliquent, souvent laborieusement et approximativement, le fonctionnement d’un cluster Hadoop et de son algorithme MapReduce, mis au point faut-il le rappeler, dans des sociétés américaines. Des sujets pour lesquels des dizaines de vidéos pédagogiques sont par ailleurs disponibles sur YouTube. D’autres, souvent fort ennuyeux eux aussi, nous parlent de produits spécifiques et de leurs performances soit disant inégalées. D’autre encore manient l’ironie et tournent en dérision la naïveté d’un rêve qui consisterait à vouloir exploiter les clics au Pérou pour en tirer des bénéfices à Paris. Le Big Data, comme plus généralement le Cloud, est souvent abordé sous l’angle anxiogène de la sécurité des données et des nouvelles menaces qu’il fait planer sur les entreprises en quête de rationalisation dans l’exploitation de leurs données ou dans l’externalisation de leur parc informatique. Parfois aussi le Big Data est assimilé, un peu rapidement, aux méthodes et aux outils du Data Mining classique quitte à oublier les spécificités de ces nouveaux outils, à savoir les « 3V » : la Vitesse des traitements massivement parallèles, la Variétés des sources et des formats de données et leur Volume sans commune mesure avec ce qui était accessible encore récemment.

Alors on préfère insister sur le quotidien : avant de rêver au Big Data, soyons sages et surtout prudents : commençons par nettoyer et structurer les données existantes, ensuite on verra bien. En résumé, ici chez nous en Europe, on considère qu’il est urgent d’attendre. 

Outre atlantique le ton est radicalement différent, en témoignent trois articles de fond paru ce mois-ci dans la Harvard Business Review [1,2,3]. Sans nier les problèmes technologiques, organisationnels et même éthiques que pose l’avènement du Big Data, on y parle surtout d’opportunités. Pour le business bien sûr mais aussi pour les individus. L’un des articles [2] va même jusqu’à parler de« job le plus sexy du 21ème siècle » en évoquant le métier de « Data Scientist ». Cette nouvelle compétence, dont le marché américain anticipe déjà la pénurie, désigne le profil des individus chargés d’élaborer des modèles statistiques innovant en collaboration avec les experts métiers. Les cursus universitaires pour préparer à cette compétence n’existent pas encore ? Qu’à cela ne tienne, on recrutera ces profils parmi les scientifiques : physiciens, biologistes ou mathématiciens.
Une fois essuyés les premiers plâtres, ceux-ci formeront ensuite une seconde génération d’analystes qui utiliseront des outils moins expérimentaux que les pionniers. On cherche en conséquence à cerner les motivations d’individus qui devront faire preuve de créativité, d’audace et d’aptitude au dialogue.  Par ailleurs on accepte d’emblée la liberté dont ils devront disposer et le taux élevé d’échecs qui caractérise toute démarche pionnière.
A la lumière des échecs passés dans l’exploitation de grandes masses de données on s’apprête à remettre en question les mécanismes usuels de prises de décisions dans les entreprises.  Celles-ci pourraient désormais reposer sur des faits mesurables plutôt que sur les seules intuitions de quelques individus grassement rémunérés. On ironise donc aussi chez l’oncle Sam, non pas sur les rêves technophiles, mais sur les conservatismes et les réticences culturelles qu’il faudra surmonter. A ce titre, on tourne en dérision la prévalence actuelle du HiPPO = le « Highest Paid Person’s Opinion » dans la chaîne de décision [1]. On anticipe sur les mentalités qu’il faudra infléchir face à la redistribution des cartes qu’impliquera la redéfinition même du terme d’expertise. Enfin, on insiste sur l’importance de se préparer dès aujourd’hui à cette nouvelle donne.

Remarquons au passage que la localisation, hors des frontières européennes, des principaux data center pourrait encore accentuer ce fossé du Big Data. Comme les gisements de pétroles ou de gaz pour des raisons géologiques, les gisements de données restent pour l’instant à la merci des aléas politiques et des chantages économiques d’un monde instable. Certains analystes [4] présagent à ce titre que le déséquilibre liés au Big Data pourrait un jour avoir d’importantes répercussions géostratégiques.
Assurément, de chaque côté de l’Atlantique la crise est passée par là. Mais force est de constater que les réactions face au Big Data sont presque opposées. Pendant qu’ici en Europe on tergiverse, pendant qu’on insiste sur la réduction des coûts et sur la préservation de l’existant, on voit là-bas des opportunités, on ressent la nécessité d’investir dans l’avenir et de créer dès maintenant de nouvelles compétences. Difficile de ne pas y voir une facette de cette maladie si européenne qui consiste à entrer dans l’avenir à reculons plutôt qu’à l’imaginer.

 
[1] “Big Data : The Management Revolution”, HBR, octobre 2012.
[3] “Making Advanced Analytics Work For You”, HBR, octobre 2012.
[4] “Big Data : le grand déséquilibre ?”, Internet Actu, 4 octrobre 2012.







 



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