S'appuyer sur la fibre pour promouvoir les SI en Afrique

Les systèmes d'information en Afrique ne peuvent rester déconnectés des réseaux. La question de la fibre est donc un enjeu fondamental.

« L’information c’est le pouvoir ». C’est bien ce qu’avait compris John Edgard Hoover, directeur du FBI (Federal Bureau of Investigation) de 1924 à sa mort en 1972. Quarante ans après sa mort, l’augmentation quasi exponentielle des volumes de données venant alimenter les systèmes d’information des grandes entreprises et des administrations publiques semble donner raison à l’ancien patron de la célèbre agence de renseignement américaine. L’avènement des TIC a permis une accélération des processus de remontée d’informations et les grands décideurs du monde entier ne prennent plus de décision sans une vision claire, chiffrée et à jour des enjeux.

C’est pourquoi, diriger en Afrique peut s’avérer être un vrai casse-tête. On ne sait plus piloter en mode « déconnecté ». Les informations parcellaires obligent les dirigeants à fonder leurs choix stratégiques sur des conjectures et des analogies plutôt que sur des faits. Les procédures des entreprises et des administrations doivent souvent être doublées pour prendre en compte les zones reliées à un réseau et les zones isolées. La situation change avec l’augmentation relativement rapide de la couverture réseau des pays africains. Mais la nécessité pour un système d’information d’avoir les données les plus fiables et le plus exhaustives possible, fait que le casse-tête des systèmes d’information déconnectés risque se prolonger encore un bon moment en Afrique.

Les télécommunications en Afrique : un rattrapage rapide aux effets lointains

Depuis 2009 et rien qu’en Afrique Subsaharienne, sept chantiers de nouveaux câbles sous-marins en fibre optique se sont achevés. Sur l’ensemble du continent, tous les pays étaient reliés d’une manière ou d’une autre à la fibre (à l’exception de la République Centre-africaine, du Sud-Soudan et de l’Erythrée)[1]. La bande passante internationale devrait donc être de moins en moins une denrée rare faisant chuter les prix et permettant ainsi une augmentation de la pénétration de l’Internet.

Mais les effets semblent pourtant longs à se faire sentir et en 2014 encore, en Afrique, une infime partie de la population possédait un abonnement à l’Internet fixe.

Il faut comprendre que l’augmentation de la quantité de bande passante internationale disponible est un prérequis non suffisant à la diffusion d’Internet. Une fois qu’un pays est relié à l’un des câbles sous-marins qui longent les côtes africaines, il faut attendre souvent bien longtemps avant que l’ensemble du pays soit connecté au réseau câblé. Les infrastructures sont lourdes et couteuses à mettre en place, tout particulièrement en ce qui concerne ce qu’on appelle « le dernier kilomètre » (qui relie les principaux câbles aux habitations ou aux locaux des entreprises et des administrations). Dans la téléphonie par exemple, cette problématique du dernier kilomètre est moins présente ce qui explique la vitesse de diffusion de l’Internet mobile en Afrique.

C’est pourquoi des projets de déploiement de connexions terrestres doivent être mis en place afin de couvrir l’intérieur des pays à commencer par les capitales régionales. Il faut également permettre aux pays enclavés d’accéder à la bande passante internationale. La problématique des zones rurales est souvent traitée en songeant aux technologies satellitaires (VSAT) qui, si elles présentent des intérêts certains, sont malheureusement bien trop couteuses pour profiter à l’ensemble des acteurs (administrations, grandes entreprises, PME, particuliers...). Le prix d’installation d’une station terminale VSAT est autour de 5000€ pour un prix d’exploitation (coût d’accès en location mensuel) d’environ 2 000€ par MB/s. A titre de comparaison, l’installation d’un câble de fibre optique tourne autour de 20 000€ par kilomètre de câble posé[2] (selon la physionomie du terrain) mais avec des coûts d’exploitation très faibles. On oppose très souvent le VSAT à la fibre dans bien des domaines. Le VSAT est coûteux par rapport à la fibre. Le VSAT est utilisé dans les zones rurales tandis que la fibre est utilisée en ville. La fibre finira par remplacer le VSAT… Ces visions sont pourtant inexactes et les experts du secteur s’accordent à dire que les deux technologies se complètent et ont toutes deux de belles années devant elles. Voici quelques points de comparaison qui permettent de comprendre quelles sont les forces et les faiblesses de chacune des technologies.

Gérer la période transitoire vers un réseau stable et assurer la sécurité des données, deux enjeux majeurs pour piloter en temps réel

Décider d’être relié au réseau mondial pose évidemment des problèmes concernant la sécurité des données qui transitent. Il en va de la souveraineté des Etats. En effet, les Etats gèrent des données extrêmement sensibles comme par exemple les douanes ou l’état civil de leur population, données qui permettent aux Etats de savoir qui se trouve sur leur sol. Lorsque l’on passe du format papier à des systèmes d’information centralisés, le risque de se faire pirater est fort. Il faut alors respecter un certain nombre de règles comme :

  •  Crypter les données qui transitent par le réseau, 
  •  Utiliser des connections sécurisées, 
  •  Posséder ses propres serveurs situés géographiquement sur son propre sol, 
  •  Conserver des copies de l’ensemble des fichiers pour éviter les pertes définitives.

Le problème des connections sécurisées est complexe pour les Etats africains car les entreprises spécialisées dans le domaine sont souvent des entreprises étrangères (ex : Gemalto) qui disposent du savoir-faire technique. La question de la montée en compétence des locaux se pose alors, et avec elle celles de l’existence même de ressources en local et de l’éducation.

Au-delà de la sécurité des données, un autre enjeu est à prendre en compte : dans l’attente de la généralisation du déploiement de réseaux stables sur l’ensemble des territoires, les entreprises et les administrations doivent adapter leurs stratégies SI. Elles doivent accepter la présence d’inexactitudes ou de non complétude de leurs informations et prendre ainsi des décisions fondées sur des assomptions. Pourtant, dans certains cas, la fiabilité et la complétude des informations recueillies sont indispensables. Il faut alors souvent accepter des délais de remonter d’information plus longs et mettre en place des stratégies, des procédures et des applications complexes pour prendre en compte les problématiques de non connexions partielles. Les adaptations peuvent être diverses. Dans bien des cas, cela passe par la mise en place de procédures visant à sécuriser la transmission d’informations hors réseau via des supports physiques (disques durs sécurisés, clés usb…) jusqu’à des relais connectés (soit par fibre, soit par VSAT). C’était le cas par exemple pour la remise des cartes d’électeurs en vue des élections municipales du Gabon en 2013. Dans ce projet piloté par le groupement Gemalto/BearingPoint/Progressys, les données civiles et biométriques des électeurs transitaient par des centres provinciaux connectés par le VSAT, afin de remonter vers une base de données centrale où s’effectuait l’analyse des doublons biométriques. Cette stratégie a permis de déceler 30 000 cas de doublons biométriques (par exemple : demandes frauduleuses multiples de la part d’un seul individu).

Cela soulève aussi le point du développement des applications qui doivent être adaptées aussi bien au mode connecté qu’au mode déconnecté. Ces développements sont donc très spécifiques et demandent ainsi de porter une attention toute particulière à la phase des spécifications techniques et fonctionnelles avec un accompagnement renforcé sur la dimension métier (assistance à maitrise d’ouvrage bien dimensionnée, nombreux ateliers de spécifications…)

Au-delà des enjeux techniques à prendre en compte dans l’attente de la généralisation d’un réseau stable, se situe également un enjeu stratégique essentiel, i.e. se doter d’une capacité à piloter en temps réel. Pour les acteurs privés, avoir une vision globale permet de savoir où et comment investir, quelles sont les campagnes marketing efficaces, sur quelle dimension Business mettre l’accent… Connecter les points de vente et les locaux des fonctions support permet de remonter rapidement l’information et donc d’avoir une longueur d’avance sur la concurrence. Canal+ par exemple, comptait fin 2014 1,5 millions d’abonnés (plus 400.000 en un an) en Afrique. Ces bonnes performances ont permis à Canal+ de sécuriser sa croissance globale dans un contexte difficile, notamment sur son marché historique qu’est la France (concurrence accrue, baisse du nombre d’abonnés…). Et le fait de disposer d’une vision claire des performances par pays a permis à Canal+ de de gérer la priorisation des marchés à renforcer.

Le renforcement du cadre légal, le développement des infrastructures sous-jacentes, et l’effet d’entrainement de l’e-administration, autant de voies vers la fiabilisation du réseau

Le renforcement du cadre légal constitue un premier pas vers la fiabilisation du réseau. Le développement des TIC et des Systèmes d’Information bouleverse tous les cadres légaux traditionnels des pays africains. En effet, pour adapter la législation il faut créer de toute pièce le cadre légal relatif au secteur des télécommunications, mais également réfléchir à l’impact que peut avoir l’introduction des Systèmes d’Information et plus largement des TIC dans tous les domaines relevant de la loi. Voici, parmi bien d’autres, les sujets que les Etats sont amenés à traiter pour mettre à niveau leur cadre juridique : 

  •  La définition des frais, des taxes, des redevances, des règles d’exploitation des réseaux,
  •  La création d’agences aux responsabilités claires,
  •  La cybersécurité,
  •  La protection des données à caractère personnel,
  •  Les transactions électroniques,
  •  La lutte contre la cybercriminalité,
  •  La modification des droits d'auteur et des droits voisins, etc.

Ghana, Kenya, Mozambique, RDC, Gabon, Mali… nombre de pays ont tenté de mettre en place des bases de données biométriques de leurs électeurs. Mais les campagnes d’enrôlement se font souvent dans un cadre légal inadapté et un des jalons incontournables de ce type de projets est la mise à jour du cadre légal encadrant des élections. Il faut dire que bon nombre des textes de lois des pays africains datent de la décolonisation et sont souvent repris des textes de loi des métropoles d’alors. Ils sont donc bien souvent adaptés ni aux réalités locales, ni aux évolutions technologiques. Le volet juridique de bien des projets SI représente souvent une charge de travail important.

Au-delà du cadre légal, l’aspect technique du développement des infrastructures réseau est à promouvoir. Il est de fait à l’œuvre partout en Afrique, caractérisé par un triple mouvement :

  • La mise en œuvre de projets panafricains - comme par exemple : le projet Central African Backbone (CAB) et le projet West African Cable System (WACS). Ils consistent à relier les pays d’Afrique Centrale entre eux par la fibre.
  • Des projets à l’échelle nationale pour assurer la couverture de toutes les villes des pays et dans une moindre mesure, des zones rurales. On peut citer à ce titre le projet PCN (Projet de Couverture Nationale) au Congo, projet de modernisation du réseau national des télécommunications visant à couvrir rapidement l’ensemble des villes du pays.
  • Le déploiement de réseaux hertziens (souvent via opérateurs mobiles) et d’infrastructures de transport sans fil,  légères et rapides à mettre en place (Wifi, BLR et le Wi-Max).

Mais le défi des infrastructures télécoms ne consiste pas seulement à multiplier la quantité de fibre et des réseaux hertziens qui parcourent les pays. Les techniques de télécommunication doivent également s’adapter de façon innovante pour faire face rapidement et durablement à l’augmentation du trafic. Par exemple, la faible quantité de contenus locaux multiplie les flux vers l’étranger forçant les opérateurs à acheter de gros volumes de bande passante internationale à un prix toujours exorbitant malgré l’achèvement de nombreux chantiers de câbles marins de fibre optique. S’ils veulent rester rentables malgré l’augmentation des flux, les opérateurs devront disposer d’infrastructures et d’architectures permettant d’abaisser leurs besoins en termes de bande passante internationale. Cela passera par exemple par la mise en place de CDN (Content Delivery Network). Il s’agit d’identifier les contenus les plus utilisés et de les stocker à proximité de l’utilisateur final pour limiter le recours systématique à la bande passante internationale. Cela peut générer d’immenses économies de coûts pour les opérateurs.

En outre, le développement des infrastructures télécoms doit aller de pair avec le développement d’infrastructures énergétiques afin d’éviter les coupures intempestives qui sont extrêmement préjudiciables aux équipements télécoms.

Sur le chemin du développement d’un cadre légal adéquat et d’infrastructures réseau, l’effet d’entrainement de l’e-administration est à considérer avec attention, dans la mesure où dans de nombreux pays africains, le secteur public reste très important. Une grande partie des actifs travaillent dans les administrations. Moderniser les administrations permet alors d’assurer la transition numérique d’une grande partie de la population du pays concerné. Ainsi, le Gabon a lancé en 2012 le projet IBOGA (Identité Biométrique Officielle du Gabon). Le projet consiste à créer une base de données contenant les informations biométriques de la population afin d’apporter un meilleur niveau de service public aux agents et aux usagers, particuliers ou entreprises. Les différentes administrations du pays pourront ensuite venir se greffer sur cette base pour assurer leurs services en venant piocher dans les informations dont elles ont besoin dans les limites fixées par la loi. La biométrie sert alors de clé pour réconcilier un individu avec les données qui le concerne. Toutes les administrations seront à termes interconnectées via cette base à commencer par les Centre d’Etat Civil (mairies, préfectures…). Le fait de créer un système d’état civil à la fois informatisé, centralisé et biométrique est un projet unique au monde.

Les infrastructures en un mot et en conclusion, c’est donc la base, un quasi service public.

Si les infrastructures devaient avoir des attributs incessibles, ce seraient donc la stabilité et la sécurité, car ces attributs sont les pré-requis essentiels à l’utilisation des infrastructures par des systèmes d’information en temps réel et plus largement à la qualité des données. Et si les infrastructures avaient un levier privilégié de développement, ce serait l’e-administration, avec ses avatars, i.e. l’adaptation du cadre légal et réglementaire. Compte tenu du poids du secteur public et de l’effet d’entrainement de ce dernier, et du coût du développement des infrastructures, les gouvernements ont en effet un rôle essentiel à jouer pour que les chantiers colossaux lancés permettent aux Africains d’être connectés jusqu’au dernier kilomètre à un coût abordable.

Jean-Michel Huet, Partner BearingPoint et Ludovic Morinière, senior manager BearingPoint


[1] Analysys Mason, 2014, Submarine cables in subsaharan Africa : terrestrial networks need to keep up

[2] Agenceecofin, Fibre optique vs satellite : les plus et les moins, 2013

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