"Les sites à forte audience ont souvent un trafic explosif"

Arnaud Bertrand (Jet Multimédia) Pics de trafic, volumétrie des sites à forte audience, bonnes pratiques pour affronter la montée en charge, ITIL, virtualisation et ergonomie... Les conseils du directeur technique de l'hébergeur français.

Quel est le métier de Jet Multimédia ?

Jet Multimedia se définit comme un opérateur de services en ligne, c'est-à-dire que nous opérons des applications, des services, des sites, pour le compte d'entreprises, et nous jouons un rôle de facilitateur en apportant notre expérience, par exemple dans l'hébergement de sites Internet.

Vous trouverez plus d'informations sur notre site Internet, ainsi que des exemples de services que nous opérons en ligne.

Qu'entendez-vous déjà par site à forte audience ?

De base, c'est déjà une question compliquée. En fait, on pourrait définir un site à forte audience par son nombre de visiteurs par jour ou par mois. Par exemple, à partir de 400 000 visiteurs, un site peut être considéré comme à forte audience. Malgré tout, cette définition n'est pas suffisante.

Il faut également prendre en compte l'exposition médiatique d'un site, ou bien le nombre de transactions qu'il génère. Les grands sites à forte audience sont bien connus, comme TF1 ou Canal+, mais certains sites avec une couverture médiatique plus faible génèrent un trafic Web très élevé et rencontrent des problématiques complexes. Par exemple des sites comme Mediaplazza peuvent générer un trafic de plusieurs centaines de Mbps (mega bits par seconde), ce qui est aussi un site à forte audience.

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"Des sites média peuvent générer un trafic web (au sens http du terme) de plusieurs centaines de Mbps, voire Gbps" © Cécile Debise - Benchmark Group

L'ajout de contenus Web 2.0 comme la vidéo, les blogs ou les podcasts modifie-t-il la partie infogérance d'un site, notamment à fort trafic ?

Oui, l'ajout de médias différents modifie la partie infogérance d'un site, notamment parce que la gestion du contenu est rendue plus complexe et nécessite parfois la modification du CMS utilisé par l'éditeur / le propriétaire ou le développeur du site.

Cela engendre également une modification de l'architecture générale du site, qui nous fait préférer le choix de diffusion la plus "statique" possible, rarement compatible avec de la publication temps réel par exemple pour les médias. C'est un défi intéressant à relever et des solutions techniques existent.

Par exemple, il faut utiliser des systèmes de cache intermédiaire, et souvent modifier le code applicatif "de base" pour le rendre plus résistant aux fortes charges. C'est aussi une vérification des requêtes aux bases de données, qui constituent souvent un facteur limitant (et un passage obligé). Cela passe par un travail complexe d'intégration et d'analyse avec le développeur du site et bien souvent un dialogue est nécessaire pour avancer conjointement.

Appliquez-vous vous même les modifications nécessaires ou agissez-vous comme conseiller ?

Je dirais que cela dépend de nos interlocuteurs chez nos clients. Dans certains cas, les développements sont réalisés par nos clients. Dans ce cas, nous pouvons agir en tant que conseil et apporter notre expérience. Ce cas nécessite que la compétence soit présente chez le client.

Dans certains cas, le client est un éditeur, c'est-à-dire qu'il possède ou maîtrise un contenu, mais ne dispose d'aucune compétence technique. Dans ce cas, il nous arrive de prendre en charge le pilotage du développeur. D'une manière générale, nous ne développons pas, et nous nous positionnons donc essentiellement en tant que conseiller, même s'il nous arrive de rentrer dans le code applicatif pour comprendre ce qu'il se passe.

Avez-vous quelques exemples de sites ? Pouvez-vous aussi en préciser la volumétrie ?

TF1.fr, Canal+, France Télévisions, mais aussi Price Minister, Mediaplazza, ou encore des sites gouvernementaux comme ceux du Ministère des Finances, particulièrement sollicité à certains moments.

C'est d'ailleurs une autre caractéristique des sites à forte audience : ces sites ont souvent un trafic explosif qui peut être multiplié par 100 voire 1 000 en quelques minutes. Par exemple lors d'un évènement médiatique important ou pour la déclaration des impôts.

En ce qui concerne les volumétries, je ne pourrais parler qu'en termes de "Mbps" c'est-à-dire en trafic réseau pur, les données en visiteurs uniques ou en hits étant à la discrétion des éditeurs. Des sites média peuvent générer un trafic Web (au sens http du terme) de plusieurs centaines de Mbps, voire Gbps.

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"Il faut bien veiller à la gestion de session, quasiment toujours nécessaire et quasiment toujours problématique" © Cécile Debise - Benchmarki Group

Pour un site à forte audience, dont le contenu est dynamique (user-generated), y a-t-il des solutions pour séparer le traitement entre plusieurs serveurs tout en répliquant en temps réel les données entre les serveurs ? Lorsque je parle de données, j'entends aussi biens les images / vidéos que les contenus stockés en base de données.

Oui, il existe des solutions, et ces solutions seront fortement dépendantes du contenu applicatif du site. Mais pour faire simple, une des solutions consiste à utiliser en amont des serveurs des systèmes de load balancing (répartition de trafic), de configuration 2 à "n" serveurs en frontal de l'Internet avec une configuration de base permettant de diffuser des pages présentes sur un filer (serveur de fichier), partagé entre tous les serveurs frontaux.

Dans ce cas là, les problèmes peuvent être les suivants :

- il faut bien veiller à la gestion de session, quasiment toujours nécessaire et quasiment toujours problématique pour les sites à forte audience,

- il faut également optimiser les requêtes aux bases de données, généralement très nombreuses et largement cachables en local des serveurs

Peut-on envisager d'héberger ce type de sites dans des environnements cloud type Amazon EC2 ?

Je pense qu'il n'y a pas encore assez de recul sur cette technologie pour se prononcer à ce jour. Malgré tout, il faut distinguer deux choses bien distinctes dans la gestion de sites à forte audience : la présentation des contenus (et toute la gestion de publication, des données et leur sécurisation) et la diffusion des contenus.

Un opérateur de service en ligne comme Jet Multimedia est plus spécialisé dans le premier cas. Pour le second (la diffusion), nous avons capacité à le faire, jusqu'à un certain point, et c'est là que d'autres acteurs peuvent entrer en jeu.

Quel est le rapport entre "la forte audience" et "l'ergonomie" ? Existe-t-il des normes en la matière ?

Question intéressante et complexe à la fois. La forte audience influence forcément l'ergonomie. Un site qui veut faire de la forte audience et qui dispose d'une home page qui fait 10 Mo sait forcément qu'il va pénaliser bon nombre d'internautes.

Dans ce cas, une approche d'optimisation est nécessaire et des compromis doivent être trouvés entre l'ergonomie et la capacité à répondre rapidement aux requêtes des internautes. Par exemple certains contenus lourds peuvent être relégués en pages secondaires, tout en présentant en home page une version allégée.

Faites-vous de la virtualisation sur les sites à forte audience, ou préférez-vous des solutions 100% dédiées ?

D'une manière générale, nous préférons pour les services de production mettre en place des solutions dédiées, même si sur ces solutions dédiées nous pouvons mettre en œuvre de la virtualisation. La virtualisation permettra dans ce cas d'isoler certains services afin qu'ils ne polluent pas les autres.

C'est déjà ce qui est fait depuis des années à travers l'utilisation de vhost et de VIP (hôtes virtuels et adresses IP virtuelles), qui peut maintenant être étendue à des environnements machine complets

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"Le green IT parle à un hébergeur à partir du moment où cela a un sens économique" © Cécile Debise - benchmark Group

Quel premier conseil simple, c'est-à-dire une modification à apporter au site simplement et rapidement, pourriez-vous donner à un site qui subit rapidement une montée d'audience ?

Isoler la génération des pages / contenus (très dynamiques) et la partie diffusion (le plus statique possible) et pensez à regarder le suivi de session.

Le Green IT, ça parle à un hébergeur ou est-ce juste pour le moment encore de beaux discours ?

Pour laisser de côté la langue de bois, je vais vous dire que ça parle à un hébergeur à partir du moment où cela a un sens économique. Or c'est désormais le cas. L'une des problématiques que nous rencontrons aujourd'hui est la consommation électrique des serveurs et des salles machines d'une manière plus générale.

Or la miniaturisation, l'arrivée des systèmes en lame (blade), la densification des baies génèrent un effet pervers : les salles machines n'ont pas assez de capacité électrique et thermique pour alimenter et dissiper toute la chaleur produite. Nous venons donc à mettre un accent fort sur le Green IT en réfléchissant de manière systématique à la réduction de la consommation.

Les piles à combustion pour une alimentation plus écologique, vous les étudiez ?

Pas à ce jour. Par contre, nous regardons comment faire en sorte que nos machines consomment moins, comment dissiper la chaleur produite, comment organiser nos implantations de serveur pour minimiser l'impact thermique, comment utiliser des disques moins gourmands...

Transactionnel ou informationnel, y-a-t-il des différences en termes d'administration de site Web ?

Oui. L'un va généralement mettre en œuvre des infrastructures "back office" très complexes, voire externalisées, de grosses bases de données... L'autre va plutôt rencontrer des difficultés dans la gestion du contenu et sa publication, avec souvent des bases de données plus restreintes mais avec des échanges plus nombreux.

ITIL peut-il selon vous apporter une plus-value dans la gestion d'un site à forte audience ?

Nous pensons que oui, à travers la mise en œuvre d'outils et de process déjà réfléchis, même si la forte audience nécessite en général une adaptabilité pas toujours compatible avec des procédures strictes.

Jet Multimédia est-il certifié ISO 27001 ou une autre norme en matière de sécurité ?

Jet Multimedia a entamé une démarche de certification ISO 2700x, mais celle-ci ne s'est pas encore soldée par l'obtention de la certification à ce jour. Nous travaillons également sur PCI DSS, nécessaire pour une part importante de notre activité liée aux solutions de paiement.

Quels sont les bonnes pratiques à adopter dans un projet de mise en ligne d'un site à forte audience ?

Il faut penser systémique. Je m'explique : aborder la création d'un site à forte audience en ne prenant en compte que l'architecture réseau ou que le développement Web optimisé ou que la présentation de jolis contenus attractifs ne fonctionnera pas à mon avis. Il faut dès le départ faire collaborer l'ensemble des acteurs métier et ne pas penser que "l'hébergeur viendra plus tard dans le projet puisqu'on n'a pas encore développé le site".

Les interactions, échanges, discussions parfois vives entre le maître d'ouvrage, le développeur voire l'intégrateur de l'application, l'hébergeur / infogéreur est indispensable, et quasi-systématiquement gage de succès.

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"Parfois les crises génèrent une externalisation plus poussée, ce qui peut être bénéfique" © Cécile Debise - Benchmark Group

Quels est, dans les grandes lignes, votre plan de continuité d'activité ? Avez-vous suivi une méthodologie particulière pour sa mise en œuvre ?

Il faut distinguer deux choses lorsque l'on parle de PCA : le plan de continuité pour les services gérés et opérés (parfois développés) par Jet Multimedia et les infrastructures que nous mettons en œuvre pour le compte de nos clients.

Pour ce qui concerne nos activités, dans la quasi-majorité des cas, nous avons prévu un système totalement redondant de A à Z, parfois même sur 2 sites physiques distincts et éloignés de plus de 400 kilomètres.

Pour ce qui concerne le PCA de nos clients, les coûts engendrés sont parfois dissuasifs et certains de nos clients préfèrent assumer un risque pendant un certain temps. Maintenant, nos infrastructures techniques nous permettent de proposer un PRA (reprise) ou un PCA (continuité) pour la plupart d'entre eux.

Pour vous, quels sont les éléments importants des SLA à ne pas négliger ?

Dans le cadre des sites à forte audience, plusieurs éléments sont à prendre en compte : évidemment la disponibilité de l'application de présentation (serveurs Web), mais également l'ensemble du back office bien trop souvent oublié (par exemple l'accès au système de publication de contenu pour les journalistes qui contribuent en permanence au contenu du site). Il faut également prendre en compte la capacité à détecter des problèmes (et donc la supervision).

Un élément supplémentaire à prendre en compte concerne la gestion du changement, parce que les sites à forte audience nécessitent des changements très réguliers, en intégration, en pré-production, en production...

En 2006, vous avez lancé JetVideoMobile, un serveur vidéo pour mobiles 3G. Ce n'était pas un peu trop tôt ? La vidéo sur mobile est encore loin d'être répandue.

Nous avons besoin d'innover en permanence et parfois cela nous conduit à être en avance sur le marché. En l'occurrence, nous disposons d'une solution maintenant éprouvée et qui répond à des problématiques un petit peu différentes des services diffusion 3G des opérateurs.

La crise, ça ne vous fait pas trop peur, à vous, à titre personnel ?

Je ne dirais évidemment pas que je fais comme si de rien n'était, mais pour le moment il est trop tôt pour savoir quels seront les impacts sur nos métiers et sur l'entreprise. Parfois, les crises génèrent une externalisation plus poussée, ce qui peut être bénéfique. Parfois les crises génèrent un repli sur soi.

Je ne suis pas sociologue ni économiste. Nous verrons bien. Ce qui est sûr c'est qu'une entreprise comme Jet Multimedia dispose de solutions qui permettent de maîtriser le ROI de certains services, comme la messagerie et, en ce sens, nous avons déjà certaines réponses à apporter.

Merci à tous pour vos questions, je vous souhaite une bonne journée.

Tf1 / Hébergeurs