Athènes 2.0, ou quelle place pour l’Homme dans un monde de machines ?

De plus en plus de tâches techniques manuelles et intellectuelles sont automatisées. Jusqu'où cela ira-t-il? Une meilleure éducation offrira-t-elle un sursis durable aux Hommes? Vivrons-nous tels les citoyens d'une nouvelle Athènes, dans un monde d'abondance permis par le labeur des machines ?

Les tâches créatives seront-elles notre dernier bastion ?

Comment la technologie pourraient-elles justement faire de chacun de nous un créateur? A moins que la machine ne se mette à créer elle-même ? Alarmant. Les récents progrès scientifiques (et ceux à venir) en robotique et intelligence artificielle notamment laissent entrevoir un monde sans travail.
Ce n’est ni une idée ni une utopie nouvelle,
mais bien une réalité qui étend chaque jour un peu plus son emprise. Jusqu’où ira le rouleau compresseur de la technologie, et que restera-t-il à faire pour les Hommes ? C’est une des questions existentielles les plus fascinantes du XXIème siècle.

Guidés par la peur, la cupidité et la paresse, les Hommes ont toujours cherché à faire plus avec moins

Et ils y ont plutôt bien réussi. Le progrès technique qui s’accélère permet de produire toujours plus avec moins d’hommes. Bref on devient de plus en plus productif.
Cela a longtemps signifié que si de nombreux métiers disparaissaient, une palanquée de nouvelles professions faisaient en parallèle leur apparition, comme l’a théorisé Schumpeter avec son concept de destruction créatrice. Les pertes étaient donc compensées pour le meilleur puisqu’en chemin le revenu et le niveau de vie des Hommes augmentaient.
C’est ainsi que nous sommes passées en moins de 150 ans d’une société de paysans labourant péniblement leur lopin de terre à une société d’ouvriers puis d’actifs du tertiaire. La mécanisation de l’agriculture fait qu’aujourd’hui le travail d’un pourcentage insignifiant de Français suffit à nourrir tous les autres et plus encore.

Beaucoup d’emplois détruits pendant la crise ne reviendront pas

Aujourd’hui la situation a changé, nous sommes à un point de rupture. Le chômage endémique qui afflige l’Europe et les Etats-Unis s’explique en bonne partie par des raisons conjoncturelles qui ne sont pas mon propos du jour, mais aussi, et c’est plus pernicieux, des raisons structurelles. Je m’explique.
Beaucoup en Europe et aux Etats-Unis pointent du doigt la mondialisation et les délocalisations comme principale cause de ce chômage structurel.  C’est une erreur, un préjugé réfuté par les faits. La principale cause est de loin l’automatisation d’un nombre croissant de tâches, manuelles tout comme intellectuelles !
Si l’on regarde le cas de la France, c’est très clair : les délocalisations tuent des emplois et ont droit aux gros titres d’une triste presse française esclave de son sensationnalisme, mais les investissements étrangers en créent davantage encore. Le bilan de la mondialisation sur l'emploi est donc positif chez nous, n’en déplaise aux Cassandre (voir ici page 7, et là page 17).
Mais beaucoup d’emplois détruits pendant la crise « won’t come back » comme disent les CEOs américains : les entreprises investissent de plus en plus dans la mécanisation et dans le génie logiciel pour remplacer les hommes. On parle même de « lights out factory », des usines tournant dans le noir, car seulement peuplées de robots !

Les jobs délocalisées d’ailleurs vont revenir eux, mais pour être offerts aux robots

Pendant les Trente Glorieuses, l’ouvrier qualifié pouvait aspirer à presque le même train de vie que l’ingénieur, et tous deux appartenaient à une très large classe moyenne, ciment de toute société. Depuis vingt ans en revanche, un clivage grandissant vient séparer au sein des sociétés développées d’un côté une élite éduquée (faite d’avocats, financiers, ingénieurs, diplômés d’école de commerce, etc.) et de l’autre la masse des actifs peu qualifiés. Les inégalités explosent, de revenus comme de patrimoine. D’après Joseph Stiglitz, les 1 % d’Américains les plus riches contrôlent 40 % de la richesse américaine, contre respectivement 12 % et 33 % il y a 25 ans !

Une école défaillante

Pendant longtemps, progrès  de l’éducation et hausse de la productivité des actifs allaient de pair : les nouveaux métiers créés par le progrès technique supposent le plus souvent toujours plus de compétences, et de façon idéale le système éducatif parvenait jusque là à former toujours mieux toujours plus de monde.
Mais l’on arrive aujourd’hui à un stade dans beaucoup de pays développés où l’école peine à accomplir sa mission et à amener toujours plus de citoyens jusqu’aux études supérieures. C’est un drame car le monde du travail n’aura bientôt plus rien à offrir aux actifs peu et non qualifiés.
Les progrès en robotique et intelligence artificielle vont vraisemblablement tuer de nombreux métiers qui font vivre aujourd’hui ces classes populaires peu éduquées. Les métiers manuels sont en grand danger, à commencer par exemple par les chauffeurs. Les services à la personne dans un monde vieillissant constituent un marché prometteur pour les fabricants de robots qui s’activent dans leurs labos. Je pense aussi, autre exemple, que dans moins de 20 ans les robots auront la dextérité requise pour effectuer en autonomie des coupes de cheveux ou reproduire une recette de grand chef. A vrai dire même les chirurgiens sont menacés.

Une réponse consiste à améliorer le système éducatif

Les solutions existent, il ne faut plus que le courage politique pour les appliquer, que ce soit en introduisant un système d’évaluation fréquente des professeurs sur la base des progrès des élèves (un professeur de collège attend en moyenne  5 ans en France avant de se faire inspecter). Bill Gates l’ingénieur est le premier à réclamer une approche « data-driven » du travail des profs.
L’avenir : introduire dans les salles de classe de nouveaux logiciels permettant un apprentissage ludique et sur mesure. Les travaux de Salman Khan en la matière sont édifiants.

L’automatisation inéluctable de (presque) toutes tâches manuelles et intellectuelles

Si l’augmentation du niveau d’étude moyen des Hommes contiendra un temps les ravages de l’automatisation rampante du travail, elle ne pourra l’arrêter. Mêmes des tâches intellectuelles très complexes qui semblent être la chasse gardée des seuls Hommes subissent maintenant les assauts de la Machine. Ces tâches seront effectuées par des logiciels bien moins chers à acquérir que les machines. Les métiers techniques intellectuels sont donc ironiquement même plus menacés à moyen terme que les métiers manuels.
Quelques exemples liés aux progrès en intelligence artificielle et à l’essor des « big data » :
  • Le métier de radiologue qui suppose au moins huit ans d’études aux Etats-Unis et peut rapporter jusqu’à 300 000$ de salaire annuel pourrait disparaître très rapidement du fait de nouveaux logiciels sachant reconnaître, analyser et comparer les formes.
  • Là où il fallait des millions de dollars, des mois et des équipes entières d’avocats pour éplucher des milliers de dossiers et effectuer des recherches ciblées, de nouveaux logiciels d’analyse sémantique permettent de réaliser le même travail en quelques jours à un coût cinquante fois moindre. Ces logiciels, au-delà des simples mots, peuvent reconnaître des concepts et détecter la paraphrase (voir l’article du NYT).
  • Le logiciel Watson d’IBM a récemment gagné en finale contre les champions humains de la version américaine de « Questions pour un champion », l’émission aux devinettes truffées de subtiles références culturelles arrosées d’indices byzantins. (voir la vidéo).
  • Des logiciels permettent maintenant d’écrire des articles sportifs et même des livres ! Philip Parker, professeur à l’INSEAD, a pu mettre au point un logiciel rédigeant à la chaîne des ouvrages, certes techniques. Plusieurs centaines de milliers de titres différents nés ex machina sont en vente sur Amazon !

Athènes 2.0

D’ici 50 ans au plus tard, je crois que tous les métiers techniques intellectuels et manuels auront disparu. Le travail au sens où on l’entend ne sera plus !
La bonne nouvelle ? La destruction du travail sera consubstantielle à une chute vertigineuse des prix.  En d’autres termes, il n’y aura plus de travail, mais on pourra profiter de la plupart des biens et services d’aujourd’hui pour trois fois rien. C’est la consolation à attendre si l’on réduit à zéro le coût de la main d’œuvre.
Il sera possible de manger chez soi à un prix défiant toute concurrence humaine un plat concocté par les pinces habiles d’un robot reproduisant à la perfection l’enchaînement de gestes des plus grands chefs. Ces robots à même de télécharger et cuisiner des millions de recettes feront fureur !

Nous serons les citoyens d’une Athènes 2.0, et passerons notre temps à débattre, jouir, à nous  adonner aux arts et aux sports (et à GTA XVII?), grâce au labeur de nos esclaves modernes mécaniques et électroniques.
Nous vivrons comme dans la Rome antique, selon la devise « panem et circences », le pain et les jeux quasi-offerts à tous par un Etat aux fonctions automatisées.
Dans ce futur monde d’abondance où la passivité sera possible, l’Homme, étant ce qu’il est, ne pourra s’empêcher d’aspirer à plus. Il est probable qu'il n’aura de cesse d’essayer de se distinguer de ses voisins pour gagner la « social currency » indispensable à l’ascension des derniers étages de la pyramide de Maslow.
Cette volonté de se distinguer pourra s’exprimer derrière le dernier rempart nous séparant des robots : les tâches créatives, les plus dures à automatiser.

La création démocratisée à l’extrême

Si le progrès technologique détruit de plus en plus d’emplois, il vient aussi permettre à toujours plus de monde de s’improviser créateurs. Internet, avec l’essor des blogs, des microblogs, des sites de partage de photos et vidéos comme Instagram, Vine ou Youtube a vu émerger une nouvelle génération « d’artistes ».
Ce n’est que le début. Crowfunding et autre peer-to-peer lending viennent mettre du capital dans les mains des créateurs les plus originaux et des projets les plus fous. Les designers talentueux trouveront dans l’impression 3D de nouveaux théâtres d’expression.
Pour ma part, voici trois exemples d’outils qui seront mis au point tôt ou tard et pourraient bouleverser notre rapport à la création musicale et cinématographique :
  • Création musicale : si tout le monde aime la musique, la créer est aujourd’hui encore loin d’être à la portée de tous, en grande partie à mon sens du fait de la barrière technique à l’entrée plus que par manque intrinsèque de talent. Mieux vaut avoir une belle voix, avoir fait des années de solfège, savoir lire une partition, et avoir appris à jouer d’un instrument. Quid d’une application qui permettrait d’enregistrer et de décoder cette mélodie que l’on a improvisée sous la douche en sifflotant, pour ensuite l’accélérer, la ralentir, la faire aller plus dans les aigus, ou remplacer sa voix approximative par n’importe quel instrument et y superposer une autre piste enregistrée au préalable ?
  • Création vidéo : j’imagine une application permettant de sélectionner des vidéos Youtube, de les couper, les raccourcir, les monter, ajouter une bande son, un effet ralenti, noir et blanc, etc. Bref, pouvoir monter une vidéo inédite en quelques clics en recombinant à l’infini la masse de vidéos disponibles sur internet. L’état du cloud computing et le débit disponible aujourd’hui ne permettent pas encore un rendu satisfaisant, mais ce n’est qu’une question d’années avant que l’édition vidéo ne devienne un jeu d’enfant et soit mise à la portée de tous, comme Instagram l’a fait pour la photo.
  • Autre exemple: d’ici à 10 ans devraient apparaître des applications permettant de dicter leur comportement et leurs paroles à des acteurs reconstitués en 3D. Il suffira d’imaginer à haute voix ce que l’on veut pour créer en quelques secondes son univers, son décor sur mesure. Toute l’histoire du cinéma aura été passée à la moulinette d’ordinateurs surpuissants qui sauront ensuite reconstruire n’importe quel acteur, imaginé, vivant ou ayant existé. Mieux que ça, la machine aura analysé pour chaque acteur le moindre de ses mouvements, sa façon de les combiner et de les enchaîner, sa façon de parler, ses intonations, ses expressions faciales, son regard, etc. Il suffit aujourd’hui à la technologie d’Acapela d’une dizaine d’heures d’écoute d’une voix au hasard pour reproduire à la quasi perfection son timbre et lui faire dire ensuite n’importe quoi. On pourra ainsi faire dire ce que l’on veut à un Louis de Funès en 3D plus vrai que nature, qui prononcera son texte comme il aurait pu le faire de son vivant. Après tout qu’est-ce qu’un jeu d’acteur sinon une combinaison bien reconnaissable de gestes, mouvements, mimiques, intonations, autant de paramètres que l’ordinateur saura lire…et un jour recomposer !

La création : dernier bastion humain, vraiment ?

Pendant un temps, les progrès techniques faciliteront la création artistique, mais je crains que cette trêve ne dure pas. Si la machine sait décoder et décomposer en briques élémentaires tous nos arts, rien ne dit que cette même machine ne parviendra pas un jour à force d’essais et grâce à une savante dose de hasard à recombiner notes de musiques, couleurs, mots et paroles de façon unique, plaisante, drôle ou émouvante. On dit aussi qu’avec un nombre suffisant de singes tapant au hasard sur leur clavier, l’écriture des Misérables n’est qu’un problème de curation, mais pas de création en tant que telle !
La puissance de calcul de demain apportera justement ce nombre suffisant de « singes pianoteurs ».

En terme de curation, la Machine commence à faire ses preuves :
le logiciel Music X-Ray permet par exemple d’anticiper quel morceau de musique, quelle chanson pourrait devenir le prochain tube. Il a ainsi pu deviner que le premier album de Norah Jones, Come away with me, contenait 9 hits potentiels sur 14 chansons, à l’époque où elle était encore une parfaite inconnue et quand peu de professionnels croyaient en elle ! Epilogix fait la même chose avec les scripts de film.

La création n’est pas en reste :
en 2008 un logiciel développé en Russie a pu rédiger en 72 heures un roman nommé « True Love », mêlant histoires inspirées des œuvres de Tolstoy et écrites avec le style de l’écrivain japonais Haruki Murakami.  Un dernier exemple pour la route : un ingénieur et compositeur nommé David Cope a mis au point un logiciel à même de créer de la musique classique originale d’une qualité telle que même des oreilles expertes pourraient la croire écrite par Bach lui-même. Pas très rassurant pour Homo Sapiens Sapiens.

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