Jean-Louis Beffa "Bruxelles doit reconnaître que le numérique a besoin de dérogations"

Le président d'honneur de Saint-Gobain publie chez Seuil "Se transformer ou mourir : les grands groupes face aux start-up". Il livre ses recommandations en matière d'open innovation.

JDN. Vous président, quelle est la première décision que vous prenez pour aider les grandes entreprises à se transformer ?

Jean-Louis Beffa, ancien PDG de Saint-Gobain et auteur de "Se transformer ou mourir : les grands groupes face aux start-up" © Hermance Triay

Jean-Louis Beffa. Je proposerais aux grandes entreprises ainsi qu'aux PME un programme d'intérêt général qui permettrait de renforcer leur potentiel technologique. Ce grand programme se concentrerait sur le développement avancé de technologies numériques, en particulier dans l'intelligence artificielle. Il faudrait réunir une somme importante, d'environ 1 milliard d'euros sur une période de cinq ans. Bien entendu, les propositions ne viendraient pas de l'Etat mais des entreprises. Certaines sont très compétentes dans ce domaine comme Thales ou  Dassault Systèmes, mais aussi toute une série de start-up.

Est-ce que les candidats à la présidentielle sont sensibles à cette question ?

Certains estiment que les dépenses publiques sont trop importantes et proposent de réduire le nombre de fonctionnaires entre 120 000 et 500 000. Mais aucun n'explique comment le faire ! Je pense qu'il n'existe qu'une façon intelligente de réduire les effectifs de l'Etat : démarrer la transformation numérique des administrations. Le vrai programme prioritaire pour les pouvoirs publics et le futur président est d'enclencher plus vigoureusement la transformation numérique des organisations.

Comment feriez-vous pour pérenniser les relations entre grands groupes et start-up ?

Un grand groupe doit avant tout reconnaître qu'une majeure partie des idées innovantes ne viennent pas de lui mais du monde extérieur. C'est-à-dire des universités et des start-up. Un de ses premiers devoirs est de mettre en place une cellule dédiée qui détecte les projets des start-up et va à leur rencontre. Il faut aussi une équipe un peu spécialisée car si vous laissez la négociation entre les mains de vos chercheurs, bien souvent, ils ne seront pas contents de ne pas avoir inventés l'idée ou auront tendance à la critiquer un peu trop systématiquement. Par contre, si vous donnez cette responsabilité à des opérationnels, ils auront envie d'acheter la start-up. Au final, elle partira car elle n'aime pas être absorbée.

Selon vous, une entreprise doit se transformer en plateforme. Mais comment convaincre un grand patron de cette nécessité ?

"Pour réduire les effectifs de l'Etat, il faut démarrer la transformation numérique des administrations"

Beaucoup de chefs d'entreprise considèrent que les plateformes vont changer leur métier. Mais tous ne prennent pas en compte la notion d'urgence. Le monde du numérique, des plateformes, des start-up et des "méga numériques" comme Amazon est associé à l'agilité et la vitesse. Si un patron pense qu'il peut attendre, alors il a tort. Dans mon livre, je livre un mode d'emploi - même si toute entreprise à des spécificités particulières, pour mettre en place la transformation numérique dans une entreprise. Mon conseil n°1 est d'établir une feuille de route qui définit ce que le chef d'entreprise doit faire pour mettre en place des plateformes pour ses clients, fournisseurs, partenaires et collaborateurs. Pour éviter de perdre encore plus de temps, je préconise que cette feuille de route soit examinée en comité de direction générale au moins tous les deux mois.

Pourquoi le secteur des services est-il le plus urgent à transformer ?

Les industriels profitent d'un savoir-faire technologique et bénéficient de nombreux brevets. Avant qu'une start-up sache faire des pare-brise comme Saint-Gobain, elle devra mobiliser beaucoup d'efforts technologiques. En revanche, dans le monde des services, il y a moins de brevets et d'investissements lourds. Par conséquent, une start-up peut se positionner au moins sur une partie de la chaîne de valeur de l'entreprise tout en ayant un business model original.  

Quelles actions doit mener une entreprise traditionnelle pour bâtir une plateforme comme à la Uber ?

"Il serait pertinent d'avoir un fonds d'un milliard voire deux milliards d'euros, s'il est franco-allemand, pour les "pré-licornes"

Il faut que le chef d'entreprise ait un sentiment d'urgence et qu'il mette en ordre de marche toute son organisation. Ça ne suffit pas de réaliser des expériences montrant le dynamisme de l'entreprise ou de sortir une offre originale. Il faut mener une transformation globale. Ensuite, il faut déterminer ce qu'il faut centraliser. Par exemple, je conseille de mettre en place une API groupe. Autre préconisation : monter une offre de centre de compétences au niveau groupe pour accompagner les  filiales. En revanche, les développements doivent davantage être réalisés de façon décentralisés, le plus souvent par des équipes multigénérationnelles et multi-compétentes. Il faut associer des jeunes, très à l'aise dans le monde d'Internet, et des plus âgés, qui apporteront la connaissance du métier pour laquelle vous bâtissez la plateforme. Il faut travailler par équipe projet et non pas avec un système hiérarchique, un budget et un délai qui doivent être strictement respectés. 

En matière de fiscalité, quelles mesures préconisez-vous pour les plateformes ?

Il faut faciliter l'investissement productif, réduire les impôts sur le capital qui sont excessifs, définir une fiscalité spécialement favorable à l'investissement dans le monde du numérique et permettre la non taxation des plus-values pour qu'elles soient réinvesties dans ce même secteur. L'Etat français doit aussi mettre en place un fonds qui pourrait investir dans ces plateformes. Et Bruxelles doit reconnaître que le numérique a besoin de dérogations. Si on veut rattraper notre retard dans le numérique, il est nécessaire de ne pas toujours appliquer le droit commun. Le rattrapage nécessite toujours un effort supplémentaire de l'Etat. Je pense qu'il serait pertinent d'avoir un fonds d'un milliard voire deux milliards d'euros, s'il est franco-allemand, pour les "pré-licornes" (la licorne est une start-up dont la valorisation est supérieur à 1 milliard de dollar, ndlr). Il est nécessaire d'injecter des sommes importantes, c'est-à-dire 100 ou 200 millions d'euros, dans ces jeunes sociétés pour éviter qu'elles ne soient rachetées par un groupe concurrent américain ou demain japonais. Cette intervention de l'Etat ne signifie pas que ces "pré-licornes" seront étatisées mais que, pour une période transitoire, elles puissent accélérer leur développement.

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