L'Europe s'inquiète après la désactivation de Mythos 5 et Fable 5 par l'administration Trump

L'Europe s'inquiète après la désactivation de Mythos 5 et Fable 5 par l'administration Trump L'ordre américain, motivé par un risque pour la sécurité nationale et le contrôle des exportations, impose une coupure pour tout ressortissant étranger.

Anthropic a annoncé, vendredi 12 juin, avoir désactivé Mythos 5 et Fable 5 à la suite d’une demande de l’administration Trump invoquant un risque pour la sécurité nationale et le contrôle des exportations. L’ordre portait sur une coupure d’accès pour tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des États-Unis, y compris les employés étrangers de la start-up américaine.

Fable 5 est la version grand public de Mythos 5, bridée en matière de cybersécurité, tandis que Mythos 5 n’est accessible qu’à un réseau restreint d’entreprises d’infrastructures numériques et de pays. Washington justifie cette mesure par la découverte d’un contournement de certains garde-fous de Fable 5 et appuie son action sur le contrôle des exportations. Selon La Tribune, l’injonction provient du département américain du Commerce et ordonne de retirer les deux modèles ; la directive ne concernait initialement que les utilisateurs étrangers, mais Anthropic, incapable de distinguer les nationalités, a suspendu totalement l’accès.

Réactions en France et en Europe

Gabriel Attal, secrétaire général de Renaissance, a jugé que "la guerre de l’IA a déjà commencé" : "Nous ne pouvons pas compter sur d’autres, car cela nous rend vulnérables. La décision des États-Unis le montre. Anthropic est leur détroit d’Ormuz". Sur X, Jordan Bardella (Rassemblement national) a qualifié la décision de "soudain" et rappelé que l’IA est "un sujet de souveraineté nationale majeur", plaidant pour "accélérer dans le soutien" à Mistral AI et à tout l’écosystème IA.

Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) estime que la mesure "prouve l’urgence d’être indépendants et souverains" et la qualifie de "règlement de comptes politique" entre la Maison-Blanche et Anthropic. LFI appelle à "la mobilisation de l’épargne nationale" pour des infrastructures numériques stratégiques et à "l’ouverture de négociations à l’ONU" pour réguler l’IA.

Edouard Philippe (Horizons) avertit : "Nous ne maîtrisons ni les modèles ni les capacités de calcul de l’IA, une technologie aussi essentielle que l’électricité ou Internet". L’Europe doit "se réveiller", privilégier des solutions européennes et simplifier "des normes qui avantagent les Big Tech américaines".

Bruno Retailleau (Les Républicains) souhaite "réorienter la commande publique vers des solutions souveraines" et plaide pour "faire avec l’IA ce que nous avons fait avec le nucléaire : penser cette technologie comme une part de notre souveraineté". Il a lancé à Dario Amodei : "Vous êtes les bienvenus à Paris". Olivier Faure (Parti socialiste) a souligné que "nous sommes entrés dans un nouveau monde, où nous ne pouvons compter d’abord que sur nous-mêmes" et a appelé à "construire une vraie puissance européenne". Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne, estime que le blocage renforce "le besoin de souveraineté technologique de l’Europe".

En Europe, la décision est perçue comme la matérialisation du risque que les États-Unis coupent l’accès aux grands services numériques en utilisant les géants de la tech et de l’IA comme leviers de pression géopolitique. Donald Trump a maintes fois menacé l’Union européenne de représailles en cas de sanctions contre des entreprises américaines : fin août 2025, il évoquait sur X des "restrictions à l’exportation sur les technologies et les puces électroniques américaines hautement protégées". Washington avait déjà restreint la vente à la Chine des puces IA les plus avancées de Nvidia.

Les responsables politiques européens soulignent leur dépendance aux modèles et aux capacités de calcul, le risque d’extraterritorialité via le contrôle des exportations et appellent à une commande publique en faveur de solutions souveraines et d’une vraie puissance européenne.

Revirement réglementaire et position d’Anthropic

Après son élection, Donald Trump avait d'abord annulé le cadre de régulation instauré par l'administration Biden, qui prévoyait un contrôle avant la sortie des modèles. Mais, début juin, deux mois après la mise en ligne de Mythos 5 en avril, il a signé un décret invitant les entreprises à soumettre, sur la base du volontariat, leurs modèles les plus avancés à un examen du gouvernement jusqu'à trente jours avant leur sorti.

Depuis sa création en 2021, Anthropic alerte sur des dangers potentiellement catastrophiques de l’IA (perte de contrôle, création d’armes biologiques, cybersécurité). Dario Amodei a plaidé pour rétablir des contrôles à l’exportation sur les puces et les IA les plus avancées et pour accorder au gouvernement le droit de bloquer un modèle en cas de manquement aux mesures de sécurité.

Anthropic juge la mesure "disproportionnée", conteste que la découverte d’un potentiel contournement justifie "le rappel d’un modèle commercial installé auprès de centaines de millions de personnes" et dénonce un "malentendu". L’entreprise regrette que le décret ne détaille pas ses motifs et réclame une procédure "transparente, équitable, claire et fondée sur des faits techniques".

Critiques dans l’écosystème

La politique de lancement restreint d’Anthropic et ses appels à la régulation ont été qualifiés de "marketing de la peur" par Arthur Mensch (Mistral AI) et vus comme une possible contrainte pour les petits acteurs et les modèles open source par Yann Le Cun, qui a ironisé : "On récolte ce qu’on a semé".