Le cloud le plus résilient est celui qui survit au "kill switch"

Exaion

Depuis que le cloud porte des fonctions vitales, toute dépendance est devenue une prise stratégique.

Le "kill switch" a cessé d'être une hypothèse d'école le jour où le procureur de la Cour pénale internationale a perdu l'accès à sa messagerie, suspendue par un fournisseur américain dans le sillage de sanctions extraterritoriales. Depuis, des contrôles à l'exportation ont visé certains modèles d'intelligence artificielle, et plusieurs travaux européens ont documenté la dépendance de la majorité des États du continent à des infrastructures qu'ils ne maîtrisent pas.

Le vrai basculement est celui du statut de la technologie. Tant que le cloud n'était qu'un service parmi d'autres, en dépendre relevait du confort. Depuis qu'il porte des fonctions vitales (la justice, la santé, l'énergie, la défense), cette dépendance est devenue une prise stratégique. Un acteur qui contrôle l'accès, contrôle la continuité de ce qui en dépend. L'épisode de la Cour pénale internationale l'a montré : ce levier peut s'actionner entre alliés, pour des motifs politiques, sans préavis. Ce qui a visé un homme peut demain viser une administration, un hôpital, un réseau. Une coupure décidée à l'étranger est désormais possible. Reste à savoir ce qui, concrètement, permet d'y survivre.

Le débat s'est concentré sur deux registres : le droit, avec le Cloud Act, et le logiciel, avec le chiffrement. Malheureusement, aujourd'hui, cela ne suffit plus. L'ANSSI l'a rappelé, le chiffrement ne protège pas d'une injonction extraterritoriale, et il n'a jamais empêché quiconque d'éteindre un ordinateur. La capacité de résister à une coupure se joue ailleurs, dans l'infrastructure elle-même.

Un kill switch, soit la capacité pour un tiers d'interrompre à distance un système qui fonctionne, repose sur trois conditions : que quelqu'un, ailleurs, opère la machine, puisse y accéder, ou en tienne un maillon indispensable. Ôtez ces conditions, et la coupure n'a plus de prise.

Quelles propriétés permettent, alors, d'y résister ? Elles tiennent en quelques exigences. D'abord, que l'utilisateur, et lui seul, garde le pilotage de ses systèmes. Que l'infrastructure puisse fonctionner isolée des réseaux, jusqu'à l'air gap, soit la déconnexion physique qui rend une machine injoignable de l'extérieur. Ensuite, que le code soit ouvert et auditable, pour affranchir le client de tout éditeur capable d'en suspendre l'accès. Que l'opérateur ne voie rien des données qu'il héberge, tout en maitrisant parfaitement leur localisation tout au long de leur cycle de vie, assurant ainsi qu'aucun transfert ni traitement n'est permis en dehors des centres de données Français. Et enfin, qu'à tout moment, le client puisse partir, récupérer ses machines et confier ses opérations à un autre.

L'idée n'est pas de prétendre à une souveraineté absolue. Personne ne le peut honnêtement, car les processeurs les plus avancés restent produits hors d'Europe, et nous en dépendons comme tout le monde. Vouloir tout fabriquer soi-même serait une impasse. La bonne question est plus modeste, et plus atteignable : au-delà de l'origine des composants, qui garde la main sur leur usage ? La souveraineté qui compte face à un kill switch est celle de l'exploitation, celle permettant de rester capable de fonctionner et de reprendre seul la main, le jour où un tiers cherche à vous couper. Ainsi posée, elle redevient un objectif concret, à portée des technologies d'aujourd'hui.

Cette exigence commence à s'imposer dans le débat public. Les cadres européens en cours d'élaboration dépassent la seule question du lieu de stockage des données, ils posent celle de la maîtrise réelle des infrastructures et de la capacité à se passer d'un fournisseur. C'est un progrès. Reste à traduire ce principe en critères vérifiables et opposables, au moment où la commande publique choisit ses prestataires.

La souveraineté se mesure à une capacité très simple : continuer à fonctionner le jour où un autre voudrait vous en empêcher.