Prix de l'essence qui flambe, remboursement des médicaments en chute libre, coût du gaz qui explose… Depuis plusieurs années, l'État mène la vie dure au pouvoir d'achat des Français. L'apogée du mécontentement généralisé que l'on peut lire fréquemment sur les réseaux sociaux a été le mouvement des Gilets Jaunes, apparu en novembre 2018. A l'époque, près de 300 000 personnes ont protesté dans les rues contre la politique d'Emmanuel Macron.
Or, le Président de la République n'a pas démissionné et l'essence est aujourd'hui bien plus chère qu'à l'époque. Le mouvement a échoué dans sa quête de renversement du pouvoir, mais était-il assez massif pour ça ? Pour essayer de répondre à cette question, il existe un concept scientifique. Il s'agit du seuil de Chenoweth, auquel la politologue américaine Erica Chenoweth a donné son nom en 2013. Le principe est simple : si 3,5% de la population d'un pays manifeste de manière non-violente, alors le gouvernement est susceptible de tomber.
Pour en arriver à ce chiffre, cette chercheuse de l'université de Harvard a étudié les taux de réussite des actions de résistance civile entre 1900 et 2006. Les campagnes violentes comme non-violentes ont été analysées. En tout, ce sont 323 campagnes qui ont été passées au peigne fin par la chercheuse et son associée Maria J. Stephan. Sa conclusion est sans appel : 26% des révoltes violentes ont abouti contre 53% pour les non-violentes. L'étude note que la majorité de ces mouvements sont non-violents.
Appliqué à la France, ce seuil signifie qu'il faudrait environ 2,4 millions de personnes, soit 3,5% des 69,1 millions d'habitants recensés par l'Insee au 1er janvier 2026. De fait, les 300 000 Gilets Jaunes que nous avons évoqués plus tôt sont bien loin du compte. Le mouvement ne représentait à son pic qu'environ 0,4% de la population, soit huit fois moins que le seuil théorique.
Cependant, ce chiffre n'est pas une vérité absolue. Erica Chenoweth elle-même a nuancé sa règle à plusieurs reprises. Les mouvements analysés dans son étude ont toujours des contextes politiques particuliers : régimes autoritaires, décolonisation ou guerres, notamment.
Dans un essai publié en 2020, la chercheuse observe que les mouvements non-violents, bien que plus nombreux dans les années 2010 que jamais auparavant, réussissent statistiquement moins souvent qu'avant. Elle relève notamment que la participation moyenne au pic des mobilisations est tombée à 1,3 % de la population depuis 2010, soit près de trois fois moins que le seuil des 3,5 % censé garantir un basculement du pouvoir. En cause, selon elle : des régimes mieux entraînés à neutraliser la contestation, mais aussi des mouvements eux-mêmes moins organisés, souvent nés spontanément sur les réseaux sociaux plutôt que patiemment construits.