Yosra Jarraya (Astran) "Astran permet de payer les fournisseurs, les salaires et facturer les clients même en cas de cyberattaque"
La cofondatrice d'Astran, jeune pousse française qui a gagné le prix de l'innovation des Assises de la cybersécurité 2025, précise comment sa solution brevetée profite du récent intérêt du marché de la cybersécurité pour la continuité d'activité.
JDN. Comment fonctionne la solution d'Astran ?
Yosra Jarraya. Fondée en 2021, Astran est initialement une entreprise de cryptographie. En discutant avec des dirigeants de grands groupes, on s'est rendu compte qu'il leur manquait une solution leur permettant d'accéder à leurs données essentielles en cas de cyberattaque ou d'interruption informatique. C'est pourquoi nous avons développé une solution de résilience opérationnelle. Elle permet aux entreprises d'assurer la continuité de leurs opérations les plus critiques, comme le paiement des salaires ou des fournisseurs.
Pour cela, nous avons breveté un dispositif innovant qui encode, fragmente et distribue les données d'une organisation sur plusieurs nœuds de stockage cloud. Les cloud utilisés sont publics ou privés, bien que l'on préconise l'usage du cloud public. Le client peut choisir entre quatre à six fournisseurs. Grâce à cela, il n'est pas nécessaire de récupérer tous les fragments pour reconstituer la donnée. Si un ou quelques clouds ne sont pas disponibles, la donnée est toujours récupérable. Aussi, puisque la donnée est chiffrée par nos soins, les fournisseurs cloud n'y ont pas accès et ne savent pas à qui elle appartient. Le client peut choisir des cloud américains et français.
Comment est utilisée cette solution ?
Nous avons ajouté des processus métier à cet espace de stockage des données pour faciliter son usage, au sein de la plateforme AlwaysReady, c'est-à-dire que la donnée est récupérable directement en fonction des besoins des utilisateurs business que sont les services financiers et les ressources humaines. Par exemple, en cas de cyberattaque ou d'interruption informatique, si le service financier doit payer les fournisseurs critiques, il accèdera alors directement à toutes les données nécessaires pour y procéder.
Depuis le 2 décembre 2025, une deuxième version de la plateforme a été lancée. Elle permet aux services financiers et de trésorerie de ne pas dépendre de systèmes enterprise resource planning pour manipuler des fichiers et générer des documents de paiement dans les formats requis par les banques.
Notre solution sert à payer les fournisseurs, les salaires et facturer les clients même en cas de cyberattaque et d'interruption informatique. En cas de crise cyber majeure, l'entreprise doit en effet continuer de réaliser les opérations majeures de sa trésorerie. Sinon, l'activité de l'entreprise s'arrête totalement en quelques jours. Une entreprise qui ne rembourse pas à temps ses créanciers peut voir ses cours en bourse baisser.
A ce propos, la récente cyberattaque subie par Jaguar Land Rover en août 2025 est riche d'enseignements. L'entreprise ne pouvait plus réaliser ses opérations majeures de trésorerie. Cela a créé énormément de difficultés financières chez ses fournisseurs. Le gouvernement britannique a donc accordé un prêt de près de deux milliards d'euros à l'entreprise.
Qu'est-ce qui différencie cette solution des autres ?
Le marché est mature pour les solutions de reprise d'activité mais pas pour celles de continuité d'activité. Il faut distinguer les deux notions pour comprendre notre solution. En cas de cyberattaque ou d'interruption informatique, la reprise d'activité consiste à reconstruire le plus vite possible les systèmes d'information importants. De son côté, la continuité d'activité consiste à maintenir une activité minimale même quand le système d'information est mis à l'arrêt. Elle permet à une entreprise de continuer d'effectuer ses opérations principales.
Les solutions de continuité d'activité sont souvent très pauvres en fonctionnalités. Elles consistent essentiellement à fournir un document de type PDF décrivant les tâches à accomplir pour poursuivre l'activité de l'entreprise. Cela peut être, par exemple, une liste de contacts à joindre rapidement, etc.
Pourquoi le marché de solutions de continuité d'activité est-il si en retard ?
L'intérêt du marché pour la continuité d'activité est très récent et notre solution en profite. Le dernier radar RSSI de Wavestone, publié en novembre 2025, le démontre en créant une catégorie dédiée à ce qu'il appelle la résilience opérationnelle.
La cause la plus déterminante de cet intérêt est l'ensemble des cyberattaques récentes qu'ont vécues de grandes organisations comme Jaguar Land Rover, Marks and Spencer, etc. Celles-ci ont dû accuser des pertes financières considérables. La cyberattaque ayant affecté Jaguar Land Rover a tout de même eu un impact sur le produit intérieur brut du Royaume-Uni.
Les comités exécutifs sont en train de se rendre compte que plus une entreprise centralise son système d'information, gagne en retour sur investissement et fonctionne à flux tendu, et plus elle est vulnérable car très dépendante de ses fournisseurs et clients. Si une attaque la vise, c'est tout un écosystème de fournisseurs qui est impacté. De même, les pannes récentes de Crowdstrike et Cloudflare, qui ont eu un impact mondial considérable, démontrent l'état de dépendance des entreprises.
Ce sont aussi les récentes réglementations qui ont créé cet intérêt soudain du marché de la cybersécurité pour la continuité d'activité. Avec la directive NIS 2, les entités essentielles et importantes doivent désormais prévoir un plan de résilience complet en cas de cyberattaque ou d'interruption informatique. Si elles ne respectent pas cette exigence, en plus de perdre de l'argent à cause d'une cyberattaque, elles pourront être condamnées pour non-respect de la loi.
Quelles sont les prochaines étapes de la commercialisation de la solution ?
Actuellement, nous avons une dizaine de clients français qui sont de très grandes entreprises, comme Sanofi, Eifage, Vinci, etc. Nous discutons avec des prospects étrangers pour commercialiser notre solution à l'international comme aux Pays-Bas, au Luxembourg ou en Suisse. Aussi, Astran peut désormais s'auto-financer. Normalement, nous aurons du cash-flow positif d'ici quelques mois. En 2023, nous avons réalisé une levée de fonds de 5 millions de dollars et je n'exclue pas un nouveau tour de table dans un an environ. Il permettrait de nous ouvrir les portes de nouveaux marchés.