Recrutés sur le dark net, payés en bitcoins : ces jeunes designers, marketeurs et développeurs séduits par le cybercrime
Le dark web est connu pour abriter de graves crimes : pédopornographie, trafic de drogue et d’armes, vente de données volées, etc. En clair : un espace où il vaut mieux ne pas s’aventurer. Malgré cette image nauséabonde, de plus en plus de jeunes en relativisent l’aspect glauque, y voyant aussi un lieu où y trouver… du travail. "Le demandeur d'emploi moyen sur le dark web est un homme de 24 ans. Nous avons observé une candidature d'un enfant de 12 ans et le chercheur d'emploi le plus âgé avait 42 ans. Toutefois, il existe une grande variété de genres, d'âges et de profils professionnels", indique Alexandra Fedosimova, analyste chez Kaspersky.
L'entreprise russe de cybersécurité s'est en effet spécialisée dans l'analyse du marché du travail sur le dark web et a publié sa seconde étude, à ce sujet, en 2025. Elle montre qu’entre janvier 2023 et juin 2025, le nombre de publications sur le dark web concernant des offres ou des recherches d’emploi a fortement progressé. En novembre 2024, le volume de messages liés à des recherches d’emploi était plus de trois fois supérieur à celui enregistré en janvier 2023. Et cet attrait ne faiblit pas, remarque également Luis Delabarre, expert en threat intelligence chez Recorded Future, entreprise américaine de cybersécurité qui s'intéresse aussi au phénomène.
Le dark web s'inspire du marché légal
"On observe une augmentation du recours au marché du travail du dark web que l'on explique par la professionnalisation des acteurs qui le composent. Avant, on faisait face à des acteurs qui géraient tout eux-mêmes. Aujourd'hui, une approche "cybercrime as-a-service" émerge sur le dark web et, avec elle, sa propre division du travail, avec ses spécialistes pour chaque fonction. Les acteurs agissent comme des entreprises et recrutent pour des postes particuliers. Par exemple, un groupe qui développe un ransomware va embaucher des hackers, mais aussi des spécialistes du marketing pour le commercialiser, des spécialistes de la relation clients, des apporteurs d'affaires…", ajoute Luis Delabarre.
Les offres d’emploi publiées sur le dark web portent donc de plus en plus sur des métiers qui existent également sur le marché du travail légal. Parmi les métiers les plus populaires, repérés par Kaspersky, et qui ont aussi un équivalent dans le marché du travail officiel, on trouve les développeurs (45% des annonces), pentester (32%), designer (6%), mais aussi les analystes, spécialistes de l'Osint, et même des managers. "Ce marché du travail ressemble au marché légal à bien des égards : le demandeur d'emploi publie son CV, décrit son expérience, etc. Et les employeurs décrivent en quoi consiste la mission. Il y a des entretiens d'embauche et parfois même des tests", décrit Alexandra Fedosimova.
Souvent confrontés à un chômage élevé et à des difficultés pour s’insérer sur le marché de l’emploi légal, de nombreux jeunes se tournent donc vers le dark web. L'étude de Kaspersky établit d'ailleurs un lien entre l'augmentation des publications d'offres et de demandes d'emploi dans le dark web à partir de 2023 avec les vagues de licenciements observées dans le monde au même moment. Aussi, à partir de l'analyse de CV, elle démontre que les demandeurs d'emploi mettent en avant des compétences acquises dans leurs expériences professionnelles légales. Un candidat au poste de manager mentionne ainsi trois ans d’expérience dans cette fonction, tandis qu’un autre candidat à un emploi de designer souligne sa maîtrise de Photoshop et d’Illustrator.
Les rémunérations, nettes d'impôts, ne sont pas si éloignées du marché du travail légal de nombreux pays européen. Elles ne sont généralement pas indiquées dans les offres d'emploi. Cependant, certaines offres de prestation sur des plateformes spécialisées du dark web indiquent un tarif pouvant atteindre environ 8 500 euros pour une opération de hacking, selon Geert Baudewijns, négociateur de rançons et PDG de Secutec, société spécialisée dans le renseignement sur les cybermenaces. Par ailleurs, l’étude menée par Kaspersky reproduit également des propositions de salaires publiées en toute connaissance de cause par certains demandeurs d’emploi : un développeur réclame ainsi 2 000 dollars par mois, un pentester 4 000 dollars par mois, et un spécialiste du reverse engineering 5 000 dollars par mois.
Anonymat et liberté séduisent les jeunes indépendants
Outre la possibilité de trouver des offres correspondant à leurs compétences, ces jeunes travailleurs bénéficient également d’une certaine discrétion pour exercer leur activité dans ce marché illégal. Ils agissent en effet anonymement, parfois pour des missions d'apparence anodine, et sont payés en bitcoins. C'est en partie cette discrétion qui attire cette nouvelle main-d'œuvre : "Imaginez un jeune gars qui a des compétences de graphiste, mais qui a des difficultés à trouver un travail. Il se dit qu'en effectuant une mission précise de graphiste sur le dark web, il ne vole personne directement. En plus de ça, il se fait payer en cryptomonnaie et son identité reste dissimulée. Dans ces conditions, je pense qu'il passe sous les radars des forces de l'ordre. Déjà que l'Etat a du mal à appréhender des groupes d'envergure comme Anonymous, alors un jeune qui fait juste du graphisme ou du développement web…Et imaginez qu'en plus il soit digital nomade, donc pas physiquement en France. Dans ces conditions, l'Etat ne peut qu'avoir du mal à le choper. Il est anonyme, il profite du soleil de la Thaïlande… Ce modèle de travail peut donc attirer une population jeune, dynamique, qui ne rêve pas d'un CDI !", observe Luis Delabarre.
Un marché réservé aux initiés
Mais trouver ces offres d'emploi n'est pas si simple. Selon Geert Baudewijns, "pour aller sur ces plateformes, comme Venus Market ou Russian Market, il faut les connaître. Les gens qui cherchent ces pages vont généralement dans des canaux de Telegram pour communiquer avec des personnes qui s'y connaissent. Et quand la confiance s'instaure, alors des pages comme celles-ci vont lui être communiquées. Mais là encore, il faut pouvoir être accepté dans ces canaux Telegram, donc il faut parler à des gens dans l'application pour y accéder. Pour cela, il faut aller dans des groupes Telegram de hacking, etc. Cela peut prendre des jours, voire des semaines", indique le négociateur de rançons.
Ce processus complexe agit comme "un premier filtre à l'embauche", selon Luis Delabarre : "Il est nécessaire d'être introduit et de connaitre les arcanes de ces forums spécialisés dans ce marché du travail. Mais cela fait partie du processus de recrutement : c'est un premier niveau de filtrage. Car si le candidat n'est pas capable de trouver le forum qui lui correspond, c'est qu'il n'a pas le niveau pour travailler ici". Inversement, "si le candidat possède l'état d'esprit de travailler dans le dark web, alors il y parviendra de toute façon", regrette et conclut Alexandra Fedosimova.