Money mules à leur insu : les cybercriminels abordent leurs victimes dans la rue
On n'arrête pas le progrès, y compris dans le crime. Depuis plusieurs mois, les banques en ligne alertent sur une nouvelle forme d’escroquerie. Le but des arnaqueurs : transformer à leur insu de simples passants en mules financières, explique Christophe Chaput, directeur produit chez IDnow, entreprise allemande spécialisée dans la vérification d'identité numérique pour de nombreuses banques. "Avant, les équipes fraudes de nos clients nous parlaient des money mules dans une réunion sur 10. Désormais, elles nous en parlent dans la moitié de nos réunions", assure-t-il. Le procédé est simple : des fraudeurs se font passer pour des représentants d'une banque en ligne auprès de passants, dans la rue. Ils leur proposent de tester l'application mobile de l'établissement en les invitant à ouvrir un compte à leur nom tout en récupérant leurs identifiants de connexion. Cela leur permet d'y faire transiter des fonds d'origine frauduleuse pour les blanchir. "Depuis trois mois, ce procédé connaît une croissance exponentielle selon nos clients."
Une stratégie déguisée en test d'application
"Voici un des cas qui nous a été remonté par une banque en ligne : des fraudeurs se sont placés à la sortie d'une université parisienne très connue afin de discuter avec des étudiants. Ils se faisaient passer pour des représentants d'une banque en ligne grâce à un t-shirt avec le nom de celle-ci-dessus. Ils proposaient à des étudiants d'ouvrir un compte sur la banque en ligne en leur disant que c'était pour tester une nouvelle formule. En échange, ils leur ont expliqué qu'ils allaient recevoir un virement sur ce compte. Tout cela était présenté de manière à faire croire que c'était dans un but purement professionnel. De nombreux étudiants se sont laissés prendre au piège, ont créé un compte avec leur identité et avec l'aide de ces fraudeurs, qui ont récupéré leurs accès. Ils devenaient en fait des money mules à leur insu".
Cette méthode d'approche tranche avec les procédés habituellement utilisés par les délinquants qui cherchent à blanchir de l'argent. Généralement, les mules financières sont en effet recrutées en ayant conscience qu'ils font transiter de l'argent sur leur compte au profit d'un tiers. "Le recrutement se fait soit par voie numérique, soit par voie physique. Par voie numérique, cela se passe habituellement dans les réseaux sociaux où vont les 15-25 ans, comme Instagram, TikTok ou autres. Cette tranche d'âge est en effet la plus vulnérable à ces manœuvres. Des annonces, parfois publiées par de faux ou vrais influenceurs qui postent des images reflétant une vie luxueuse à Dubai, les attirent par des publications qui leur proposent de belles sommes d'argent en ne faisant rien. Puis ils les guident vers des messageries chiffrées comme Telegram ou Whatsapp pour leur expliquer la tâche : redistribuer de l'argent contre une commission. Quant à la voie physique, les délinquants recrutent des mules là où se trouvent les 15-25 ans, dans des boîtes de nuits, des bars, etc.", affirme Luis Delabarre, expert en renseignement sur les menaces cyber chez Recorded Future, qui possède une activité dédiée à la fraude financière.
"Une banque en ligne nous a remonté un autre cas, qui provient d'une autre grande ville européenne. Un fraudeur se faisait passer pour un représentant d'une banque en ligne. Dans la rue, il proposait à des passants de tester le nouvel onboarding de la banque, afin de soi-disant bénéficier de leur retour d'expérience sur la manière dont celui-ci vérifie leur identité, contre une somme d'argent. Ce qui change avec le précédent cas, c'est que le fraudeur prête un téléphone à la victime pour qu'elle ouvre le compte bancaire. Elle ne sait pas qu'il s'agit d'une vraie création de compte en ligne à son nom et qu'ensuite son compte est utilisé par le fraudeur pour blanchir de l'argent", ajoute Christophe Chaput.
Une mode opératoire voué à s'amplifier
"Ces fraudeurs agissent soit seuls, soit en groupe. Cette méthode est utilisée soit par la criminalité organisée, soit dans le cadre de petites arnaques faites par des personnes de manière isolée. Ce dernier cas prédomine, selon nos retours clients. Par exemple, un client nous nous a remonté le cas d'une personne qui volait des téléphones portables pour les vendre sur une plateforme connue du web. Elle avait besoin d'un compte en banque pour récupérer cet argent", afin de cacher le délit.
Ce mode d'approche risque d'être de plus en plus utilisé, regrette Christophe Chaput. Et pour cause : "Les contrôles d'identité ne font que se renforcer pour souscrire à une banque. On voit par exemple de moins en moins de documents d'identité sans puce NFC. Et cette tendance va s'accentuer. D'ici quelques mois, chaque pays européen devra en effet offrir à ses citoyens un moyen électronique de prouver son identité avec le portefeuille d'identité numérique européen, l'EUDI Wallet. La fraude ne va hélas pas disparaitre pour autant. Au lieu de créer une fausse identité ou un document falsifié, les fraudeurs vont plutôt utiliser une vraie identité, en utilisant des procédés physiques ".