Les enfants influenceurs : quand l’enfant devient une marque, quelles limites ?

Sur les réseaux sociaux, une nouvelle tendance se développe : le sharenting. Comprenez le fait de “partager sa vie de parent” ou plutôt la vie de son enfant. Et avec elle, quelques problèmes.

Des photos du dernier bambin de votre collègue de travail aux enfants-stars, les kids ont envahi la toile et, de ce phénomène, sont nés des influenceurs. Pourquoi un tel engouement pour ces influenceurs en herbe ? Que ce soient des comptes Instagram ou des chaînes Youtube, les thèmes abordés tournent principalement autour de l’unboxing ou de ce qui a désormais un nom : le sharenting. Comprenez “partager sa vie de parent” ou plutôt la vie de son enfant.

Cette tendance pose beaucoup de questions, tant au plan éthique que juridique. Qu’est-ce qui confirme l’accord des enfants à utiliser leur image ? Comment être sûr qu’ils ne seront pas plus tard embarrassés par tout ce contenu ? Au-delà de ça, la question du travail des enfants se pose lorsqu’il y a rémunération. Ces bambins engrangent des fortunes, en dehors de tout cadre légal et souvent avec les encouragements de leurs parents. Est-ce une forme d’exploitation ? Voici un pan de l’influence marketing à éclaircir et encadrer.

1.      Un vide juridique dangereux ?

Il existe un vide juridique dans la plupart des pays sur les conditions de travail des enfants sur le Web.

Cette année en France, l’OPEN (Observatoire de la Parentalité et de l’Education Numérique) a saisi le Conseil National de la Protection de l’Enfance pour pointer du doigt certaines chaînes familiales qui feraient travailler des enfants illicitement (et pas de façon dissimulée, les parents n’ayant pas pour intention de cacher ce travail).

Faut-il appliquer une réglementation, celle qui régit déjà les enfants acteurs par exemple ? Après tout, l’enfant influenceur contribue à un business familial, il participe à sa propre subsistance, ce qui est interdit depuis des siècles dans nos sociétés ! Sans réglementation, cela n’encadre pas le temps et les conditions de travail de ces enfants.

Les défenseurs de ces influenceurs en herbe affirment souvent que les enfants voient cela comme un jeu. Or, entretenir un compte demande beaucoup d’investissement, les enfants ne choisissent pas les jouets qu’ils vont mettre en avant, ni le temps que cela va leur prendre. Et de toute façon, une activité à but mercantile peut-elle vraiment être un jeu spontané ? Sans oublier le contrôle des bénéfices, quand ces enfants influenceurs commencent à nouer des partenariats avec des marques et à être rémunérés pour leurs posts et vidéos. Bénéfices qui reviennent souvent directement aux parents !

De plus, certaines histoires ont ajouté beaucoup de méfiance vis-à-vis de ces comptes d’enfants. La chaîne Toy Freaks (+8,5 millions d’abonnés) a ainsi été fermée par Youtube en novembre dernier suite à de nombreuses accusations de maltraitance. Le père qui animait la chaîne allait parfois trop loin avec ses filles pour épater la galerie. De quoi se poser des questions sur le rôle des parents et leur responsabilité vis-à-vis de leurs enfants.

2.      Une controverse éthique

Il s’agit de s’attarder tout d’abord sur les raisons qui poussent ces familles à ouvrir une chaîne Youtube ou un compte Instagram. On peut facilement penser que les parents qui décident d’exposer leurs enfants le font parfois par envie narcissique. Car il faut un certain temps avant de gagner de l’argent avec ses réseaux, et cela peut même ne jamais arriver. Quoiqu’il en soit, de plus en plus de psychologues et de responsables de la protection de l’enfance s’inquiètent de l’exposition de jeunes enfants sur ces plateformes sociales. N’étant pas encore assez forts mentalement, les enfants ont-ils les épaules pour encaisser le déversement de critiques, voire de haine, de la part de trolls[1] ? Triste illustration, Aurélien et Julien sont deux adolescents de 16 ans qui tiennent une chaîne scientifique sur Youtube. Pour avoir réalisé une vidéo sur l’antisémitisme et sur les théories complotistes, ils ont été submergés par un flot d’insultes et de menaces.

Au-delà des haters[2], comment un enfant peut-il se construire sainement lorsqu’il se sait observé, voire admiré, par des millions de personnes ?

Autre exemple d’autant plus frappant, Paola Locatelli. A seulement 14 ans, cette jeune Française cumule 469k abonnés sur Youtube et 865k sur Instagram. Celle qui dit “passer au-dessus des insultes qu’elle reçoit” est invitée à des événements de marques, tels que le lancement de Fenty Beauty avec Rihanna ou le festival Coachella. L’adolescente, qui se rêve actrice et mannequin, est ainsi adorée ou détestée par plus d’un million de personnes depuis sa pré-adolescence. On est loin des problématiques de cour de collège...

Cette surexposition médiatique et cette liberté posent donc de nombreuses questions quant aux effets sur le bon développement des enfants.

3.       La nécessité de légiférer

Afin d’éviter de possibles dérives, plus ou moins conscientes, de parents avides de notoriété et/ou d’argent, il est impératif de poser des règles visant à protéger ces mini-influenceurs. Pour commencer, ne faudrait-il pas davantage contrôler l’âge minimum des propriétaires de comptes et, pourquoi pas l’étendre jusqu’à 18 voire 16 ans ?

Il serait également judicieux de charger un organisme - d’Etat ou non - d’édicter des règles de bon fonctionnement et de respect de l’image de l’enfant, tout en veillant au respect de celles-ci. Eduquer les parents à gérer le temps d’exposition de leurs enfants et à ne pas dépasser les limites est un autre impératif qu’il conviendrait d’appliquer. Une sorte de formation à l’influence marketing des enfants. 

Enfin, pourquoi ne pas interdire toute rémunération dans les partenariats avant un certain âge ? Ou a minima bloquer l’argent gagné par ces enfants influenceurs jusqu’à leur majorité ? Cela éviterait toute tentation des parents à accumuler les collaborations et faire ainsi davantage travailler les enfants.

Des solutions sont possibles pour réguler ce phénomène, même s’il semble compliqué de complètement protéger les enfants des méfaits d’une telle exposition médiatique à cet âge. L’avenir nous dira ce que l’influence digitale peut provoquer lorsqu’elle est vécue - à son insu - à une période de développement cruciale.

[1] Personnes génératrices de polémiques sur les réseaux sociaux

[2] Groupes de personnes dénigrant une cible via les réseaux sociaux

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