Le crowdfunding entre dans l'ère de la consolidation

Le crowdfunding entre dans l'ère de la consolidation Face à la concurrence américaine et pour partir à l'international, KissKissBankBank et Credit.fr se sont adossés à des acteurs financiers solides. Qui sera le prochain ?

Le rapprochement entre le monde de la fintech et celui de la banque s'accélère. L'année 2017 a été marquée par le rachat du Compte-Nickel par BNP Paribas (pour plus de 200 millions d'euros selon Le Monde). Le secteur du crowdfunding a aussi connu un record. Fin juin, deux acquisitions ont été annoncées à un jour d'intervalle : KissKissBankBank par La Banque Postale (le montant n'a pas été communiqué) et la plateforme de crowdlending Credit.fr par la société de gestion Tikehau Capital pour 12 millions d'euros.

Pour le cofondateur de KissKissBankBank, ce rachat devenait vital. "Nous sommes dans un contexte très concurrentiel. Nous ne pouvons pas rivaliser avec les Américains devenus énormes et ultra-rentables. Entre 15 et 20% des contributions (fonds collectés, ndlr) en Europe viennent des Américains. Au Royaume-Uni, ils ont pris 100% du marché", indique Vincent Ricordeau. Aujourd'hui, les deux principaux acteurs, Kickstarter et Indiegogo, n'ont pas encore réussi à s'imposer en France mais comptent bien mettre un coup d'accélérateur comme l'a confié au JDN en mai dernier Sean Leow, director of international chez Kickstarter.

"Seules les plateformes qui ont des actionnaires solides peuvent être pérennes dans le temps"

Autre explication de cette concentration : les acteurs français ont besoin de s'appuyer sur un actionnaire fort pour 's'attaquer à l'international. C'est une des raisons pour laquelle Credit.fr a rejoint Tikehau Capital, présent dans sept pays européens et au Brésil. Le patron d'Ulule, Alexandre Boucherot, n'est pas de cet avis. Depuis sa création en 2010, le concurrent de KissKissbanBank a ouvert des bureaux à Barcelone, Rome, Bruxelles et Montréal. Il assure être leader au Québec, acteurs locaux compris. "Nous avons signé un partenariat avec la Banque Nationale du Canada et dès 2018 nous nous attaquerons à la partie anglophone du pays", indique-t-il.

Des actionnaires corporate

Avec un marché toujours autant dynamique (+40% de fonds collectés entre 2015 et 2016 en France), la concentration du secteur ne semblait pas devoir se lancer aussi tôt. Quelques plateformes ont déjà atteint une certaine maturité. "KissKissBankBank a huit ans, c'est un vrai cycle pour une entreprise. Si nous ne le faisions pas maintenant, nous serions repartis pour trois ou quatre ans. On aurait pu sûrement faire une autre levée de fonds", assure le dirigeant. "Mais continuer à être indépendants avec des levées de fonds alors que des camarades sont soutenus par des banques et fonds par millions n'était plus possible. Nous étions la dernière grosse plateforme à être indépendante, cela devenait risqué", complète-t-il.

Même constat chez Credit.fr, qui cherchait un partenaire stratégique depuis quelques temps pour challenger un autre acteur du crowdlending, Lendix. "Seuls ceux qui ont des actionnaires solides peuvent être pérennes dans le temps", assure Thomas de Bourayne, président de Credit.fr. "Aujourd'hui, une plateforme doit avoir des actionnaires aux reins solides parce que ça rassure les prêteurs. En plus, si c'est un acteur de référence qui a des fonds propres, c'est un gros avantage", soutient Guillaume Arnaud, directeur général de Tikehau Investment Management. D'ailleurs, les plus grosses plateformes (en termes de fonds collectés) ont tous des investisseurs corporate, banquiers ou assureurs. 

Liste non-exhaustive des plateformes de crowdfunding françaises
  Fonds collectés en 2016 (en millions d'euros) Actionnaires Dernière levée de fonds 
Anaxago 30 Investisseurs privés  2 millions d'euros en 2014
Credit.fr 7,3  Tikehau Capital  3 millions d'euros en 2015
KissKissBankBank 17 La Banque Postale 5,3 millions d'euros en février 2016
Lendix (concurrent de Credit.fr) 45,3 CNP Assurances, Matmut, Zencap AM, Bpifrance,
Decaux Frères Investissements, Partech Ventures,
Sycomore Factory, Weber Investissement,
Banque Wormser Frères, Marc Menasé et
des dirigeants d'123 Venture
12 millions d'euros en avril 2016
Lendosphère 8,8  / Aucune
Smart Angels NC InnovAllianz (Allianz France), Groupe Duval,
Elaia, Indivest, XAnge (filiale de La Poste), business angels
3,5 millions d'euros en juin 2016
Ulule  25,3 BNP Paribas Developpement, Maif Avenir,
Citizen Capital 
5 millions d'euros en juin 2016
Unilend 7 NewAlpha Asset Management,  Ventech, 
360 Capital Partners et Bpifrance
2,5 millions d'euros en septembre 2016
Wiseed 30 Sa communauté d'investisseurs 1 million d'euros en 2013

"Les mariages pour les plus gros sont déjà faits : Leetchi a été racheté par le Crédit Mutuel Arkéa, Ulule compte BNP Paribas et Maif parmi ses investisseurs, une proximité qui se finira peut-être par un deal", suppose Vincent Ricordeau. Alexandre Boucherot assure que ce n'est pas à l'ordre du jour. "Nous avons noué un partenariat avec BNP Paribas dans plusieurs pays européens, nous avons aussi monté avec une campagne intitulée "Lancez-vous" car ça va dans le sens de notre métier de base", raconte l'entrepreneur. "Nous sommes toujours en croissance. En trois ans d'intervalles, on est passé de 30 000 euros collectés par jour à 100 000 euros. Sur le mois de septembre 2017, on sera à plus de 50% de progression des fonds collectés par rapport à septembre 2016 (1,5 million en 2016 et 2,3 millions au moins en 2017, ndlr). Il y a d'autres saluts que de s'adosser à un acteur industriel ", poursuit-il.

Même philosophie pour Anaxago, plateforme de crowdequity."Tant qu'on peut être indépendant, on poursuit l'aventure. C'est le pari qu'on fait. Mais si un jour il n'y a plus de croissance possible, on s'adossera à un acteur financier", tempère Joachim Dupont, cofondateur de la plateforme.

Trois ou quatre grosses plateformes

Même si aucune des plateformes n'envisage un mariage avec un grand groupe de sitôt, tous s'accordent à dire que la concentration du secteur est inévitable. "C'est une tendance dans le secteur des fintech en général. Dans le crowdfunding, beaucoup de sociétés se sont créées en quelques années. Il n'y aura pas de place pour les 60 acteurs actuels. Il y aura trois ou quatre grosses plateformes et une ou deux sur un domaine bien spécifique", prédit Thomas de Bourayne. "Le secteur va se concentrer, soit par des rachats ou des arrêts d'activité. Je pense aussi que trois ou quatre acteurs du crowdlending émergeront en France. C'est logique car c'est un secteur qui se professionnalise et qui a donc besoin de ressources humaines solides", souligne Guillaume Arnaud.

"Il n'y aura pas de place pour les 60 plateformes actuelles d'ici quelques années"

Même le patron d'Ulule le concède. "Oui, il y aura d'autres mariages mais sous différentes configurations. Les deux mondes vont continuer à se regarder, cohabiter et cela finira par des cessions." Qui sera le prochain ? "Si vous m'aviez posé la question d'un rachat il y a six ans, je vous aurais répondu : jamais ! Mais les temps changent", analyse Vincent Ricordeau. D'autres acteurs pourraient se surprendre eux-mêmes.

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