Pourquoi le projet blockchain Hyperledger ne fait pas l'unanimité

Pourquoi le projet blockchain Hyperledger ne fait pas l'unanimité Plus de quinze membres du consortium initié par la fondation Linux ont soit quitté l'organisation soit diminué leurs contributions financières ces derniers mois.

Pour monter un projet blockchain, rien de plus compliqué. La preuve : en 2016, 92% des projets blockchain ont échoué, selon une récente étude de Deloitte. Pour maximiser leurs chances de réussite, les petites et grandes entreprises rejoignent des consortiums généralistes (Hyperledger, Enterprise Ethereum Alliance) ou spécialisés (R3 dans la finance, B3i dans l'assurance…). Mais ces grosses machines qui rassemblent entre 100 et 200 membres ne font pas l'unanimité. Le consortium R3 a par exemple perdu plusieurs adhérents fin 2016 dont deux fondateurs (Goldman Sachs et JP Morgan). C'est au tour d'Hyperledger, le projet open-source initié par la fondation Linux, d'enregistrer un revers. Plus de 15 entreprises sur 200 ont soit baissé leur cotisation soit quitté le consortium ces derniers mois. Les opérateurs boursiers Deutsche Börse (Francfort) et CME Group (Chicago) ont rétrogradé leur adhésion, tout comme la start-up R3 qui est derrière le consortium du même nom. Ils sont passés de membres "premier", dont la cotisation s'élève à 250 000 dollars par an, à membre "general", dont la cotisation est comprise entre 5 000 et 50 000 dollars par an. Les noms des autres partants n'ont pas été dévoilés.

"Chez Utocat, avec 250 000 dollars, vous pouvez avoir un prototype complet"

"Le turnover est attendu dans une organisation comme la nôtre", déclare au JDN Brian Behlendorf, executive director chez Hyperledger. "Ces trois membres continuent à être activement engagés dans Hyperledger. CME Group a décidé d'allouer son budget ailleurs. Nous respectons ce choix. Les autres ont d'autres raisons. Certains ont été rachetés, d'autres se focalisent désormais sur les crypto-monnaies plutôt que sur des applications blockchain d'entreprises. Dans cas, Hyperledger n'est pas fait pour eux", ajoute-t-il.

Le montant de la contribution financière à Hyperledger peut être un frein pour les entreprises qui veulent expérimenter la blockchain. "Chez Utocat, avec 250 000 dollars, vous pouvez avoir un prototype complet. C'est plus tangible que de payer une participation qui donne accès en grande partie à de la formation", illustre Clément Francomme, CEO de cette start-up qui accompagne les institutions financières dans des projets blockchain. Cette tarification élevée est aussi une critique faite à R3 dont la cotisation s'élèverait à 100 000 dollars par an, selon le site Fortune. A titre de comparaison, Entreprise Ethereum Alliance requiert 25 000 dollars l'année pour une entreprise de plus de 5 000 salariés et 3 000 euros pour une petite entreprise.

Reste que dépenser 250 000 euros est une goutte d'eau pour un grand compte. Un groupe comme Deutsche Börse, dont le chiffre d'affaires en 2015 s'élevait à 2,37 milliards d'euros (665,5 millions d'euros de bénéfices), ne le sentirait même pas passer... Contacté par le JDN, le groupe nous a renvoyé vers Hyperledger. "Peut-être qu'il y a eu un engouement fort au début qui a libéré les budgets et que maintenant le ROI demandé n'est pas atteint", s'interroge Clément Francomme.

Des stratégies redéfinies

Autre critique soulevée par l'écosystème français : l'importance d'IBM dans le projet. Même s'il est open-source, il est "sponsorisé" par l'éditeur américain, devenu le plus gros contributeur de code. "Cela peut être intéressant et rassurant pour certains car ça assure la maintenabilité du projet mais pour Utocat et d'autres start-up, ce n'est pas le cas car cela veut dire que la gouvernance est menée par un grand groupe et ses propres intérêts. On peut se demander s'il a un intérêt neutre, ce qui reste difficile à prouver", remarque Clément Francomme. Même les grandes entreprises peuvent être dérangées par cette dominance. "Quand IBM reprend la main pour en faire une solution commerciale, cela modifie les enjeux. Souvent, les modèles économiques d'IBM sont intégrés, ce qui ne crée pas toujours autant d'appétit pour l'utiliser", souligne Philippe Denis, responsable du Lab Blockchain, chez BNP Paribas CIB.

"Certaines entreprises se sont rendues compte que pour leur cas d'usage il était plus pertinent d'aller sur Ethereum ou d'autres protocoles"

Les entreprises intéressées par les consortiums sont parfois peu renseignées sur le sujet de la blockchain. "Certaines se sont rendues compte que pour leur cas d'usage, il était plus pertinent d'aller sur Ethereum ou d'autres protocoles, d'autres ont trouvé leur cas d'usage mais ne veulent pas être liées au consortium Hyperledger ou bien n'ont pas trouvé de cas d'usage pertinents", analyse Sébastien Choukroun, spécialiste blockchain chez PwC. "Des banques qui ont quitté le consortium R3 ont pu par la suite proposer d'autres projets blockchain basés sur une autre technologie, par exemple JPMorgan qui a lancé Quorum. Peut-être que certaines entreprises ayant récemment quitté HyperLedger proposeront d'autres technologies dans un futur proche", ajoute-t-il. "Parfois, les entreprises découvrent qu'il existe d'autres cas d'usages que les smart contract et la traçabilité des transactions comme par exemple la certification de documents ou la traçabilité des processus, ce que ne permet pas de faire Hyperledger", renchérit Sébastien Couture, cofondateur de Stratumn, start-up de la blockchain spécialisée dans la sécurisation des processus entre les entreprises. 

L'émergence d'Ethereum

Depuis le lancement d'Hyperlegder en 2015, le paysage de la blockchain a changé. De nouveaux acteurs sont apparus. "Les projets blockchain en énergie étaient il y a encore un an très majoritairement basés sur Hyperledger. Maintenant, nous voyons émerger de plus en plus de projets basés sur le protocole Ethereum. Nous avons également une demande naissante concernant IOTA (un protocole décentralisé conçu pour l'internet des objets, ndlr). Cependant, il est difficile d'évaluer dans quelle mesure cette évolution est basée sur un choix technologique ou sur la forte hausse d'adoption de ces protocoles", note Sébastien Choukroun. "Par ailleurs, Ethereum s'est considérablement développé ces deux dernières années. Beaucoup plus de personnes contribuent désormais au code source d'Ethereum ou à des projets basés sur ce protocole", complète-t-il. En un an, le cours d'Ethereum est passé de 7 à 1 000 dollars.

Ethereum a un avantage par rapport à Hyperledger : son caractère universel.  "On peut tous utiliser Hyperledger sauf qu'on peut le configurer comme on veut (définir les formes du consensus, déterminer comment la blockchain est opérée…), ce qui engendre des problèmes de compatibilités. Tous les participants ne vont donc pas tous utiliser le même Hyperledger", explique Clément Francomme. Rien de plus compliqué.

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