Et si Apple devenait une banque comme les autres ?

Et si Apple devenait une banque comme les autres ? Cherchant toujours à diversifier ses revenus, Apple construit brique après brique son offre bancaire aux Etats-Unis, bientôt suffisante pour attaquer le marché européen.

Voici une nouvelle corde à l'arc de l'entreprise à la pomme. En partenariat avec la banque d'investissement Goldman Sachs, Apple lance une offre de compte épargne rémunéré, logiquement baptisé Savings (qui signifie "épargne" en anglais), afin d'étoffer l'écosystème bancaire que l'entreprise construit pas à pas depuis quelques années.

Cette offre, pour l'heure accessible aux Etats-Unis uniquement, devrait être déployée dans les prochains mois. Concrètement, elle permettra aux détenteurs américains de l'Apple Card, lancée avec Goldman Sachs en août 2019, de transférer leurs remboursements ("cashback") sur un compte à rendement élevé.

Inciter les utilisateurs à épargner

Le programme Daily Cash, adossé à la carte Apple, permet ainsi aux utilisateurs de bénéficier de cashsback allant de 1 à 3% du prix d'achat, qui pourront désormais atterrir directement sur le compte épargne Apple des utilisateurs. Un compte que ceux-ci pourront également alimenter en transférant des fonds depuis un autre compte bancaire.

Sans frais ni dépôt minimum, le compte épargne Apple sera utilisable directement via l'application mobile Wallet, qui permet aux utilisateurs d'envoyer et recevoir de l'argent. Ils pourront y consulter la balance de leur compte ainsi que le montant des intérêts accumulés avec le temps. De quoi inciter les utilisateurs à épargner et faire fructifier leur argent ?

"Savings permet aux utilisateurs d'Apple Card d'accroître leurs récompenses Daily Cash au fil du temps, tout en épargnant pour l'avenir", affirme Jennifer Bailey, vice-présidente des services internet et d'Apple Pay. "Savings renforce ainsi l'intérêt de Daily Cash [...] tout en offrant un outil simple d'utilisation pour aider les utilisateurs à assainir leurs finances. "

Apple entend diminuer sa dépendance à l'iPhone

Apple a également annoncé en juin dernier le lancement d'un service de paiement fractionné, Apple Pay Later (possibilité de séparer un paiement en quatre échéances maximum sans payer d'intérêts), qui sera disponible aux Etats-Unis en 2023. L'entreprise à la pomme s'immisce ainsi progressivement sur le secteur des paiements, de la banque et des services financiers. Une manière de diversifier ses revenus en misant sur les services, afin d'être moins dépendant de la vente d'ordinateurs et de téléphones, deux marchés actuellement en berne. Le cabinet IDC prévoit ainsi que les ventes d'ordinateur et de smartphone vont respectivement chuter de 12,8% et 6,5% dans le monde en 2022, après deux ans de croissance.

Du côté d'Apple, les ventes de l'iPhone 14 ainsi que de l'iPhone 14 Plus, lancés en septembre, sont décevantes. Le média d'investigation The Information, basé dans la Silicon Valley, affirme ainsi qu'Apple a demandé à deux fournisseurs de l'iPhone 14 Plus de réduire leur production de 70% et 90% respectivement. Apple n'est pas aidé par la forte hausse du dollar, qui renchérit le prix de ses téléphones sur les marchés tiers.

Or, la marque à la pomme tire encore la moitié de ses revenus des ventes de son smartphone phare. D'où une volonté d'accroître sa résilience en diversifiant son offre et en misant sur les services, ce qui inclut les paiements, mais aussi des offres comme Apple Music, Apple TV, et iCloud. La part des services s'est ainsi progressivement accrue dans le chiffre d'affaires de la marque à la pomme au cours des dernières années, pour atteindre près d'un quart de ses revenus aujourd'hui.

Le moment est également bien choisi pour lancer un compte épargne, à l'heure où la Réserve fédérale des Etats-Unis remonte ses taux d'intérêt pour lutter contre l'inflation galopante, ce qui devrait conduire les banques commerciales à faire de même. Des taux d'intérêt élevés rendent en effet l'épargne plus attractive et pourraient plus facilement convaincre les utilisateurs de l'Apple Card de recourir au compte Savings. Sans s'engager sur un taux d'intérêt précis, la marque à la pomme a affirmé qu'il serait compétitif avec les meilleurs taux actuellement disponibles sur le marché.

Apple construit ainsi pas à pas un écosystème de services qui pourrait bien à terme faire d'Apple Pay une solution rivale des banques traditionnelles. Prudente, l'entreprise travaille avec un partenaire de confiance le temps de se familiariser avec ce nouveau marché pour ensuite voler de ses propres ailes. "Les services financiers peuvent constituer un marché important pour Apple. A noter toutefois qu'ils proposent actuellement leurs services en partenariat avec un établissement bancaire, ce qui signifie qu'ils partagent leurs marges avec eux. Il est probable qu'ils souhaitent se faire la main avec un partenaire dont c'est le cœur de métier, avant de se lancer en solo lorsqu'ils auront acquis une expertise suffisante", analyse Emilien Bernard-Alzias, avocat associé au cabinet Simmons & Simmons, spécialiste en réglementation des services financiers.

Le trading, prochaine étape pour Apple ?

Pour l'avocat, Apple cherche en outre à roder sa stratégie autour des fintechs, construisant un panel complet de solutions aux Etats-Unis avant de se lancer à l'assaut du marché européen. C'est selon lui le manque de maturité actuel de sa solution, bien davantage que les régulations, qui retiennent Apple de se lancer tout de suite sur le Vieux Continent.

"On peut imaginer qu'ils veulent d'abord maîtriser de fond en comble ce métier qui est nouveau pour eux. Ils ont aussi vraisemblablement conscience du fait que le marché européen est déjà très mature en matière de services bancaires et financiers. La plupart des acteurs européens proposent, en plus des services de paiement, de wallet et de cashback, des solutions de paiement fractionné, mais aussi autour de la bourse et des cryptomonnaies, par exemple. Autant de choses qu'Apple ne fait pas encore", explique Emilien Bernard-Alzias. En plus d'acteurs européens comme Revolut et Lydia, le Vieux continent  compte également des acteurs américains comme Robinhood, fraîchement débarqué avec toute sa palette de services. "À mon sens, une fois qu'ils connaîtront bien ce nouveau métier et qu'ils seront prêts à fournir l'intégralité de l'éventail des services bancaires classiques, ils iront à la conquête de nouveaux marchés, notamment européen. "

Pour séduire une clientèle plutôt jeune et avide de nouvelles technologies, qui constitue le cœur de cible d'Apple pour ses services bancaires, la marque à la pomme devra sans doute proposer des services boursiers, selon l'avocat. "C'est un public qui cherche en effet à faire fructifier son épargne en la plaçant sur un compte adapté, mais veut aussi s'amuser en achetant quelques actions à gauche, quelques cryptomonnaies à droite. "

Il ne serait ainsi guère surprenant de voir Apple forger une alliance avec une application de vente et d'achats d'actions ou une plateforme d'échange de cryptomonnaies dans un futur proche.