Pourquoi la flambée des puces mémoire inquiète

Pourquoi la flambée des puces mémoire inquiète La hausse des prix entraînée par le boom de l'IA ne montre aucun signe d'infléchissement à court ou moyen terme et commence à affecter l'électronique grand public. Certains y voient un facteur supplémentaire susceptible de déclencher une crise systémique.

Depuis des mois, le phénomène inquiète. On en voit désormais les retombées concrètes. Courant juin, Apple a annoncé d’importantes hausses de prix sur ses produits (15 à 20% pour les Mac, 15 à 25% pour les iPad), justifiée par une hausse inédite des coûts de la mémoire.  L’action du groupe à la pomme a fortement chuté en bourse suite à ces annonces. Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres. Les fournisseurs de puces mémoires, eux, se frottent les mains.

Carton plein pour les spécialistes des puces mémoire

Trois ans à peine après avoir enregistré les pires pertes de son histoire, le spécialiste des puces mémoire Micron est aujourd’hui l’une des stars de Wall Street et a rejoint le cercle très fermé des sociétés valorisées à plus de mille milliards de dollars. Les profits de l’entreprise au dernier trimestre sont pratiquement quinze fois supérieurs à ce qu’ils étaient un an plus tôt à la même période, battant largement les prédictions de Wall Street. Elle devrait réaliser près de 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires au cours des douze prochains mois, soit davantage que Meta ou Berkshire Hathaway. L'une des puces mémoire de Micron les plus populaires dans les centres de données se vend autour de 1 300 dollars aujourd’hui, contre 350 il y a un an, selon Circular Technology, un vendeur de matériel pour centres de données basé dans le Massachusetts.

Le coréen SK Hynix, autre géant des puces mémoire, n’est pas en reste, puisque selon les prévisions des analystes, le chiffre d’affaires de SK Hynix pourrait tripler cette année. Ses profits, eux, pourraient être multipliés par plus de cinq. L’entreprise a, comme Micron, dépassé les 1 000 milliards de dollars en bourse.

Et Samsung, le troisième grand fabricant de puces mémoire, n’est pas en reste. Le géant coréen affiche un bénéfice net de 28,2 milliards d’euros entre janvier et mars, en hausse de 755% par rapport aux bénéfices générés au premier trimestre 2025.

Un marché porté par le boom de l’IA

Les tensions sur le marché de la mémoire sont principalement liées à la construction effrénée de centres de données par les géants de l’IA. Outre les processeurs graphiques (GPUs) fournis par Nvidia et AMD, ces derniers ont en effet besoin de puces mémoires pour fonctionner. "Toute la puissance d’un GPU est liée à sa capacité à gérer des calculs parallélisés directement sur la mémoire sans avoir besoin d'accéder à un disque", explique Philippe Charpentier, directeur Solutions Engineering chez NetApp, spécialiste du stockage de données. Chaque GPU de Nvidia embarque en effet de la mémoire à large bande passante, ou high bandwidth memory (HBM). Taillée pour l’IA, elle permet d’accélérer les vitesses de traitement tout en réduisant la consommation d’énergie. Ce segment du marché est largement dominé par SK Hynix, qui a fait le choix stratégique de se positionner là-dessus il y a déjà une dizaine d’années, pari qui s’est avéré payant. 

Outre la mémoire des processeurs graphiques eux-mêmes, un centre de données d’IA requiert également de la mémoire vive pour les serveurs, ou dynamic random access memory (DRAM). Un marché que se partagent Samsung (leader avec environ 40% de parts de marché), SK Hynix et Micron, qui détiennent à eux trois 95% du marché. Celle-ci stocke temporairement les données utilisées par le processeur ou le serveur, avec un accès très rapide, mais volatile, c’est-à-dire qu’elle s’efface quand l’appareil s’éteint. Chaque serveur GPU peut embarquer des centaines de Go de DRAM classique pour les CPUs hôtes, la gestion des données et les échanges entre GPU.

Reste le stockage, autre élément déterminant, qui s’appuie sur la mémoire flash NAND. Plus lente que la DRAM, elle conserve les données sans alimentation et sert donc au stockage permanent des jeux de données d'entraînement, des checkpoints de modèles et des logs. Un cluster d'entraînement de LLM peut nécessiter des pétaoctets de stockage flash.

Le cabinet SemiAnalysis estime que la mémoire représentera cette année 30% des dépenses d’investissements des hyperscalers, contre seulement 13,5% en 2025.

"Que l’on parle de mémoire HBM, NAND ou DRAM, ce sont quasiment les mêmes composants qui sont à l'intérieur. Donc les usines ne peuvent produire qu’une capacité limitée au total, et une hausse de la demande dans l’un des secteurs affecte également les autres", précise Philippe Charpentier. L’entreprise affirme que les prix des disques QLC, un type de mémoire flash, ont été multipliés par deux rien qu’au dernier trimestre, et que le plafond n’a sans doute pas encore été atteint.   

Pas d’amélioration rapide à l’horizon

Or, là où la demande des Big tech s’est fortement et rapidement accélérée, la production de puces n’est pas très élastique. Accroître la production requiert de réaliser d’importants investissements qui mettent des années avant de porter leurs fruits. "Construire une usine de semi-conducteurs représente des milliards de dollars d'investissements et prend des années. Ce qui veut dire que pour l'année prochaine et celle qui suit, la pénurie est déjà actée", note Philippe Charpentier.

Micron s'est ainsi vu allouer plus de 6 milliards de dollars de subventions directes à la fabrication par le gouvernement américain dans le cadre du Chips Act de 2022, afin de soutenir ses investissements dans de nouvelles usines. Le mois dernier, l'entreprise a accueilli le secrétaire au Commerce Howard Lutnick et d'autres hauts responsables américains lors d'un événement en Virginie, où elle commence à fabriquer certaines de ses puces mémoire les plus avancées dans son usine de Manassas.

Samsung et SK Hynix prévoient quant à eux une expansion de leurs capacités de fabrication de puces à hauteur de 600 milliards de dollars via de nouvelles usines en Corée du Sud, avec pour ambition de doubler la quantité de puces DRAM produites par le pays à un horizon de cinq ans.

Un retournement susceptible de provoquer une crise systémique ?

Certains commencent à s’inquiéter de la hausse visiblement sans limite des prix de la mémoire, qui, combinée à la bulle de l’IA, forme une combinaison particulièrement dangereuse. En effet, le marché de la mémoire est traditionnellement un marché cyclique, marqué par des périodes de forte demande, qui conduisent à une hausse de la production, laquelle entraîne rapidement une surproduction. Et la hausse des prix, répercutée sur les biens d’électronique grand public, entraîne une baisse de la consommation, et en définitive une baisse des prix de la mémoire. Un tel cycle s’est produit pendant le Covid, conduisant Micron et SK Hynix à enregistrer les plus grosses pertes de leur histoire.

Le problème, que met notamment en évidence l’expert des marchés James Mackintosh dans sa chronique Streetwise est que, contrairement aux consommateurs qui achètent des ordinateurs et des smartphones, les Big Tech ne se laissent pas aisément décourager par des prix en hausse : lancés dans une course effrénée aux plus gros modèles, dotés de poches profondes et de fortes capacités d'endettement, ils peuvent absorber la hausse des prix, et donc prolonger le cycle… Jusqu’à un emballement du marché qui produirait des prix finalement intenables pour eux et les conduirait à revenir sur leurs investissements, faisant éclater la bulle de l’IA. Si l’on ajoute le fait que ces entreprises sont en parallèle prêtes à accroître leurs pertes plutôt qu’à monter le prix de leurs abonnements d’IA, par peur de faire fuir leurs clients chez la concurrence, on se retrouve face à un engrenage particulièrement dangereux,

"La hausse des prix d'Apple a envoyé un signal négatif sur ce marché qui traduit une inquiétude plus profonde : avec l'augmentation des coûts de calcul et de mémoire, existe-t-il un point de rupture où les entreprises devraient ralentir ces gigantesques déploiements d'IA ? Cela rejoint certaines des craintes qui entourent les néoclouds et les hyperscalers en général", résume ainsi Dan Ives, analyste chez Wedbush. 

Un autre scénario, plus optimiste, serait que la bulle n’éclatera jamais, l’essor de l’IA ayant pour de bon fait passer la mémoire d’un marché cyclique à un marché en hausse structurelle. Les défenseurs de cette thèse arguent notamment que les puces mémoire utilisées dans les serveurs et les puces d’IA sont plus techniques, plus stratégiques et souvent vendues via des contrats plus longs. En rupture avec la façon dont les contrats d'approvisionnement en mémoire ont historiquement été négociés, Micron a ainsi conclu 16 accords stratégiques à long terme avec certains de ses plus grands clients.

Notons toutefois que de telles suppositions ont déjà été démenties par le passé, comme le note la newsletter Vifargent.io, consacrée à l’investissement financier : "Ce n’est pas le premier super-cycle avec un narratif de marché favorable : en 2017/18, la demande des smartphones, avec un contenu mémoire en hausse, et des datacenters, ainsi qu’une supposée discipline des capacités, avait entraîné des anticipations de changement de statut d’un marché cyclique à un marché en hausse structurelle. La suite a été classique : quand l’offre a rattrapé la demande en 2019, le marché s’est retourné." Prudence, donc…