Crise sanitaire ou climatique, de quel tracking voulons-nous ?

Greenly

Dans le monde d'après, il faudra basculer de la protection de nos aînés à celles de nos enfants, menacée par nos assauts répétés contre la nature.

Notre confinement nous rappelle chaque jour pourquoi nous renonçons à notre chère liberté ; l’impératif sanitaire prime sur la sainte croissance. Ce rétablissement stupéfiant de la hiérarchie des valeurs témoigne aussi d’une solidarité intergénérationnelle remarquable, des jeunes envers les seniors, des bien-portants envers les plus vulnérables. Dans cette période où chacun chancelle entre l’espoir d’un retour rapide à la normale et la peur de forces hors de contrôle, nous découvrons que les crises peuvent être planétaires, que notre santé reste un bien fragile, et qu’elle dépend d’une capacité d’action collective mondiale. Dans le monde d’après, il faudra basculer de la protection de nos aînés à celles de nos enfants, menacée par nos assauts répétés contre la nature. Cette crise, comme une première mise en garde, offre-t-elle déjà des leçons pour mieux préparer l’avenir ?

Avec l’incessante ritournelle des réseaux sociaux, les décomptes morbides et les gags qui tournent en boucle, nous savons déjà que le numérique n’est pas un ersatz au grand air. Au bout de la nuit, quand les notifications cessent, le retour en soi-même est l’occasion d’une prise de conscience collective, celle d’une espèce soudain recluse dans sa globalité, unie dans le sentiment de sa vulnérabilité, comme menacée d’extinction. On se prend à rêver d’une marche en nature, interdite… 

Avec stupéfaction, nous découvrons que la pression imposée sur le vivant s’applique aussi à l’humain. Les biologistes avaient déjà montré que la mondialisation des échanges donnait aux maladies une échelle planétaire via l’homme et ses parasites. Elizabeth Kolbert dans la Sixième Extinction, a décrit l’enfermement de millions d’espèces animales, incapables de survivre aux chocs extérieurs parce qu’elles sont confinées dans des paysages striés de routes comme autant de barrières naturelles… Dans ces environnements bouleversés, les micro-organismes inoffensifs présents chez les espèces sauvages mutent, s'adaptent, afin de survivre, et ceux qui franchissent la barrière des espèces peuvent devenir des agents mortels. Les contemporains de Cuvier, eux aussi, ont refusé l’idée que les espèces peuvent s’éteindre. Les hauts squelettes des dinosaures dans la grande galerie de l’évolution ont eu raison de leur scepticisme...

"Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ?" demandait Pascal. Le vertige de l’extinction est l’occasion d’une réflexion sur deux avenirs possibles, celui d’une amplification des crises exigeant des mesures toujours plus liberticides ou celui d’une montée en responsabilité pour préserver notre maison commune. Le confinement montre que nous savons frapper vite et fort quand les circonstances l’exigent, mais rien ne dit que nous saurons être responsables sans urgence perpétuelle. 

C’est pourtant nécessaire si nous devons échapper à l’enfermement auquel nous conditionne les technologies. Dans l’Empire du Milieu, point n’est besoin de virus pour surveiller les foules, reconnaître le visage des chalands, via les caméras, les drones, pour tracer leur mouvements, faire jouer la pression sociale en montrant du doigt les récalcitrants sur les réseaux… En Europe, la démocratie protège l’individu contre la raison d’Etat, au risque d’une efficacité moindre en temps de crise. Le Règlement Général pour la Protection des Données (RGPD) protège les individus contre la collecte de données au-delà des finalités dudit service. Un opérateur téléphonique ne peut transmettre mes données de géolocalisation à la police si j’enfreins le confinement, pas plus qu’un fabricant de thermomètre connecté ne peut dénoncer mes pics de température au Haut Conseil de Santé Publique…

Face à l’efficacité glaçante du contrôle social chinois qui semble triompher, la démocratie exige de s’en remettre à la responsabilité individuelle. Liberté et l’esprit civique deviennent de facto le meilleur rempart contre la maladie ou la dictature. Chacun peut et doit mesurer l’impact de ses actions, se suivre plutôt que d’être suivi… Si cette approche échoue, hélas, c’est que la démocratie moderne n’est plus capable de protéger sa population contre elle-même. Le danger est réel, car les outils du contrôle social et de surveillance ont atteint un niveau de sophistication inouïe via la multiplication des capteurs. Nous sommes tous témoins de l’adoption fulgurante des outils digitaux autour de nous : pour le travail, la santé, les livraisons à domicile, la communication, l’éducation ou le divertissement... Ces usages transformés seront un formidable réservoir de croissance pour nos start-up en sortie de crise.  Ils nous conditionnent aussi à mieux accepter l’enfermement.

Nous avons découvert brutalement notre interdépendance sanitaire et le monde s’est mis à l’arrêt. La nature s’est offert un instant de répit. Les ciels de printemps se retrouvent étoilés. Face à la crise climatique soudain en suspens, la même question se pose : les démocraties sont-elles équipées pour faire face ou basculeront-elles vers l'écolo-totalitarisme ? Si l’Europe veut garder son leadership moral, nous n’avons pas d’autre choix que de nous astreindre à un même sursaut de civisme. 

Avons-nous seulement envie de repartir comme avant, dans la frénésie d’une croissance non durable, d’une économie dopée aux hydrocarbures, indifférente à l’extinction des espèces et aux catastrophes climatiques? 

Notre destin climatique commun est une chance pour affirmer la force des démocraties. Grâce à cette prise conscience collective, chacun peut agir à son niveau.  Pour échapper à la surveillance d’une autorité de tutelle, il ne reste plus qu’à se suivre soi-même, à enrichir l’expérience de chacune de nos actions d’une prise de conscience de leur impact écologique et modifier nos actions en conséquence. Cela voudra dire conditionner la relance économique à une responsabilité environnementale retrouvée, avec des objectifs chiffrés de réduction des émissions. Nous avons appris que le télétravail pouvait durer, que les vols professionnels ne sont pas indispensables, que les circuits de transport peuvent se réduire... La voie démocratique est celle d’une plus grande la liberté. C’est pour cela que nos technologies devront élargir nos choix, à l’intérieur d’un tunnel qui ne mette pas notre maison commune en péril.

Enfin, qu’est-ce que l’homme dans la Nature ? Goûtons un instant à la profondeur des pensées de Pascal. Elles offrent à chacun le choix de tracer sa voie médiane : "Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout."