Systèmes bancaires fragmentés : le risque opérationnel que les banques sous-estiment

Finastra

La fragmentation des systèmes bancaires n'est plus un simple défi IT : elle accroît les risques opérationnels, freine l'innovation et compromet la qualité des données essentielles au crédit.

Dans le crédit aux entreprises, on parle beaucoup de modernisation. On en parle comme d'un horizon stratégique, d'une ambition de transformation. Ce qu'on évoque moins, c'est ce qui se passe concrètement dans les équipes crédit quand les systèmes ne se parlent pas : des processus qui s'appuient encore sur des étapes manuelles, des données qu'il faut réconcilier à la main d'une plateforme à l'autre, des experts internes dont la valeur tient en grande partie à leur connaissance des détours qu'il faut emprunter pour faire fonctionner des architectures vieillissantes.

Ce constat mérite d'être posé clairement : la fragmentation des systèmes IT dans le corporate lending n'est plus seulement un sujet technique. C'est un risque opérationnel, et il s'aggrave.

Des volumes qui augmentent, des systèmes qui ne suivent pas

Le marché du crédit corporate a considérablement évolué au cours de la dernière décennie. Les volumes de prêts, de refinancements et de restructurations complexes ont augmenté. Les clients corporate attendent des expériences plus rapides, plus transparentes, plus digitales. Et dans le même temps, les équipes bancaires sont sommées de faire davantage avec les mêmes ressources.

C'est là que la fragmentation pèse le plus lourd. Des systèmes disparates impliquent davantage d'interventions manuelles pour faire circuler l'information d'une plateforme à l'autre, dans l'origination, dans l'administration des prêts syndiqués, dans le reporting réglementaire. Chaque étape semi-manuelle est une source de délai, d'erreur potentielle et de coût caché. La réduction des tâches manuelles dans le service des prêts reste pourtant l'un des gains les plus accessibles : les bénéfices sont immédiats, les retours visibles, et le chantier est techniquement réalisable dès aujourd'hui.

Une dépendance aux experts internes qui fragilise les organisations

Moins visible, mais tout aussi préoccupant : la dépendance aux spécialistes qui maîtrisent le fonctionnement des intégrations maison. Ces profils, souvent très anciens dans l'organisation, partent à la retraite en emportant une connaissance que personne n'a formalisée. Les jeunes professionnels qui entrent sur le marché du crédit ne sont pas formés pour opérer ces architectures propriétaires. Former les équipes en place coûte en moyenne 1 252 dollars par collaborateur et par an sur les seules technologies¹, et dans les grandes structures, ce chiffre est systématiquement dépassé.

Le résultat, c'est une organisation qui devient structurellement fragile : non pas parce qu'elle manque de compétences, mais parce que ses compétences sont concentrées sur des systèmes qui ne peuvent plus rester aussi dépendants de la connaissance individuelle. Les plateformes intégrées, qui connectent l’ensemble du cycle de vie du prêt, réduisent cette dépendance en simplifiant les workflows et en diminuant le besoin d'expertise système propriétaire.

Le coût de l'inaction

Les entreprises consacrent en moyenne 40 % de leur budget IT à la maintenance de leur dette technique. Pour les seules applications legacy, ce coût peut représenter jusqu'à 80 % des dépenses IT totales², une part qui ne produit aucune innovation, aucune valeur nouvelle pour les clients.

Selon une enquête récente menée auprès de 1 500 institutions financières, 87 % prévoient d'augmenter leurs investissements en modernisation dans les douze prochains mois. Mais cette intention se heurte à des obstacles concrets : 43 % citent le déficit de compétences spécialisées comme principal frein, et 41 % invoquent des contraintes budgétaires³. On sait ce qu'il faut faire, mais les moyens pour y arriver restent insuffisants, ce qui rend d'autant plus urgent de prioriser les chantiers à impact direct.

La donnée, angle mort de la modernisation

La fragmentation a un effet structurel souvent sous-estimé : elle dégrade la qualité de la donnée. Dans le crédit syndiqué ou les opérations en club deal, les silos entre l'origination, l'agence administrative et le servicing constituent depuis longtemps l'un des points les plus complexes à gérer. Sans flux de données unifiés et auditables, les équipes passent un temps considérable à réconcilier des informations qui devraient être cohérentes par construction.

Or la donnée n'est plus seulement une question d'efficacité opérationnelle. Les attentes réglementaires en matière de traçabilité des décisions, de suivi du cycle de vie du prêt et de reporting prudentiel supposent des enregistrements précis et continus. Un système fragmenté génère des discontinuités dans la chaîne. Ces discontinuités sont des risques : de conformité, de réputation, d'audit.

L'IA ne résoudra rien si les fondations sont instables

L'intelligence artificielle est désormais présente à toutes les étapes de la chaîne de valeur bancaire. Dans les directions crédit, les cas d'usage se multiplient : aide à la rédaction de credit memos, détection d'anomalies, signaux précoces de défaut de remboursement. Les gains opérationnels sont réels et documentés.

Mais ces outils ne fonctionnent que si les données sous-jacentes sont cohérentes, accessibles et bien gouvernées. Déployer de l'IA sur un système fragmenté, c'est poser une technologie de haute précision sur des fondations instables. La valeur n'arrive pas. Des outils d'inférence appliqués à des données de mauvaise qualité peuvent conduire à des conclusions erronées dans des processus qui engagent des montants considérables.

La modernisation dans le corporate lending ne peut donc pas reposer uniquement sur l'IA. Elle commence par créer les conditions dans lesquelles l'IA pourra opérer utilement : des workflows simplifiés, des données standardisées, des systèmes qui s'intègrent de manière fluide sur l'ensemble du cycle de vie du crédit.

Intégrer de façon progressive, sans interrompre l'activité

Les banques le savent : transformer un environnement de crédit en cours d’exploitation ne peut pas se faire par rupture. Les risques liés aux migrations complexes, aux pertes de données ou aux interruptions de service sont réels.

C'est pourquoi la logique d'intégration progressive prend tout son sens : connecter les systèmes existants à des plateformes cloud-ready par composants, en avançant méthodiquement plutôt qu'en tentant un basculement complet. Cette approche modulaire permet de sécuriser la continuité opérationnelle, de réduire la dette technique progressivement, et de commencer à bénéficier de l'intégration, en termes de qualité de données et d'automatisation, sans attendre la refonte totale. C'est d'ailleurs pour cette raison que beaucoup d'institutions choisissent d'avancer en s'appuyant sur l'expertise d'acteurs extérieurs, plutôt que de porter seules l'intégralité du chantier.

La fragmentation n'est pas une fatalité. Mais en ignorer les effets opérationnels, budgétaires et réglementaires, c'est laisser le risque s'installer durablement au cœur du dispositif crédit.

Notes :

¹ GetMonetizely, "What is the true cost of enterprise training and onboarding at scale", 2025.

² RecordPoint, "Maintaining legacy systems costs", 2024.

³ Enquête menée par Savanta pour Finastra auprès de 1 509 dirigeants et cadres d'institutions financières représentant plus de 100 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion, dans 11 pays (France, Allemagne, Hong Kong, Japon, Mexique, Arabie Saoudite, Singapour, Émirats arabes unis, Royaume-Uni, États-Unis, Vietnam), novembre 2025.