Tom Hale (CEO d'Oura) "La capacité d'Oura à faire des prédictions précises concernant votre physiologie est vraiment unique"
Dominant le marché des smart rings, Oura ambitionne de devenir un acteur majeur de la santé préventive. Tom Hale, CEO, explique au JDN comment l'IA transforme l'anneau connecté en véritable coach santé personnel.
JDN. Oura fait partie des pionniers du marché des smart rings, et bénéficie aujourd’hui d’une position largement dominante dans cette catégorie. Quelles sont les fonctionnalités clés de l’Oura Ring et en quoi diffèrent-elles de celles d’une montre connectée ?
Tom Hale. Cela tient essentiellement à quatre éléments, dont le premier est la forme de l’objet. La bague est légère, confortable et non intrusive, vous la portez sans y penser et ce n’est pas un écran supplémentaire qui capte votre attention, ce que nous appelons de la Calm Tech. Le deuxième est qu’Oura est conçu pour observer votre corps sur le long terme. L’anneau accumule et analyse des données sur des mois ou des années, là où beaucoup de montres sont optimisées pour l’instant présent comme mesurer votre fréquence cardiaque pendant un effort.
Le troisième est lié à l'endroit où est prise la mesure, le doigt permet de capter un signal beaucoup plus précis que le poignet, ce qui donne une quantité d’informations exploitables bien supérieure et donc des prédictions plus fiables. Enfin, grâce à cette précision et à cette surveillance continue, nous pouvons faire certaines choses que d’autres wearables font moins bien, par exemple prédire avec précision les cycles et l’ovulation chez les femmes ou détecter très tôt des variations par rapport à votre état habituel.
Comment fonctionne l’intelligence artificielle permettant d'analyser toutes ces données en continu ?
Il y a plusieurs niveaux d’analyse. Les modèles de type LLM servent surtout d’interface, mais une grande partie du travail ne se fait pas à ce niveau. Nous utilisons d’abord des algorithmes qui fonctionnent en continu, localement sur l’anneau et sur le téléphone, pour détecter des signaux et faire des prédictions. Par exemple, l’algorithme Symptom Radar, développé pendant le Covid à partir des données de plus de cent mille utilisateurs volontaires, permet d’identifier très tôt les signaux indiquant qu’on tombe malade. À cela s’ajoutent des modèles qui analysent les tendances sur des périodes plus longues afin de produire des insights personnalisés, et enfin des modèles plus interactifs qui répondent aux questions de l’utilisateur et peuvent interpréter des éléments, comme une photo de votre repas. En bref, il s’agit là d’un ensemble de plusieurs modèles opérant à différentes échelles de temps permettant de donner du sens à vos données de manière cohérente et personnalisée.
Quels sont les modèles IA utilisés ?
Nous sommes volontairement agnostiques concernant les modèles. Ce qui compte pour nous, c’est avant tout la confidentialité des données de santé, qui sont extrêmement sensibles. Notre priorité est de faire fonctionner les modèles de manière locale autant que possible, directement sur le téléphone ou l’anneau, afin d’éviter que ces informations soient envoyées vers des services externes. Nous avons également mis en place des garde fous pour contrôler la qualité des réponses, vérifier qu’elles sont exactes, qu’elles respectent nos lignes directrices, etc.
Quel est l’apport concret de l’IA dans l’expérience utilisateur et en quoi a-t-elle transformé la manière dont les utilisateurs interagissent avec l’application ?
L’IA permet d’abord d’accéder beaucoup plus simplement à ses données. Vous pouvez par exemple demander à voir vos tendances de sommeil et obtenir un graphique. Elle sert aussi de coach contextuel, capable de vous conseiller sur des situations précises comme mieux dormir lors d’un voyage. L’intérêt est qu’elle combine vos données de santé avec une mémoire de vos échanges précédents, ce qui permet des recommandations beaucoup plus personnalisées. L’un de nos utilisateurs m’a ainsi confié que l’IA s’était souvenue du nom de son chien et lui avait recommandé de faire une promenade avec. Elle peut par exemple analyser une photo de votre repas et vous expliquer sa composition nutritionnelle, en tenant compte de vos habitudes. Nous voulons aussi que le système soit proactif. L’objectif n’est pas seulement de répondre à des questions, mais d’aider les utilisateurs à développer des habitudes plus saines au fil du temps. L’application peut vous informer par exemple sur le fait que vous ne mangez pas assez fibres ou trop de sucre.
Vous évoquez un système capable d’anticiper. Pouvez-vous donner des exemples concrets ?
L’idée est précisément de détecter des changements avant même que l’utilisateur n’en ait conscience. Grâce à une surveillance continue, nous pouvons repérer de légères variations par rapport à votre état habituel et vous alerter très tôt. Par exemple, peut-être que vous êtres en train de tomber malade mais vous ne le savez pas encore. Cette capacité à faire des prédictions précises concernant votre physiologie est vraiment unique.
Oura est rentable avec un modèle combinant vente de hardware et abonnement. Comment se répartissent aujourd’hui vos revenus ?
Ce qui est particulier dans notre modèle est que les ventes du hardware nous permettent de couvrir le coût de fabrication et le coût d’acquisition client, contrairement aux entreprises qui ne vendent que du service par abonnement. La majorité de nos revenus provient encore de la vente des Oura Rings, notamment parce que nous connaissons une croissance très rapide et les ventes d’abonnement n’ont simplement pas encore rattrapé ce montant. Ceci dit, nous observons un taux de rétention extrêmement élevé sur l’abonnement, ce qui surprend souvent les investisseurs. Cela s’explique par le fait que la valeur perçue est directement liée à la santé, ce qui a une valeur inestimable pour chacun d’entre nous. Ainsi, notre objectif n’est pas de pousser les utilisateurs à acheter sans cesse un nouveau matériel, mais de les maintenir durablement en bonne santé. Nous avions annoncé viser un CA de 1 milliard de dollars en 2025, contre 500 millions en 2024.
Avec l’acquisition de Proxy en 2023, Oura s’est dotée d’une technologie permettant d’envisager des usages comme les paiements, l’accès à des lieux ou les titres de transport. Peut-on imaginer l’anneau évoluer au-delà des usages liés à la santé ?
La santé restera la fondation de l’Oura Ring, car c’est ce cas d’usage qui permet de collecter des données continues sur le long terme et de produire des prédictions réellement personnalisées. Cela dit, porter en permanence un appareil au doigt, c’est un peu comme avoir un ordinateur toujours sur soi. La différence est que nous sommes capables de savoir si l’anneau est porté et surtout de vérifier qu’il s’agit bien de la bonne personne grâce aux signaux biométriques. Cette notion d’identité persistante ouvre la porte à d’autres usages potentiels, comme déverrouiller un appareil, accéder à un lieu ou interagir avec des services qui reconnaissent automatiquement l’utilisateur et ses préférences. Ce sont des pistes éventuelles, mais nous n’avons rien à annoncer à ce stade.
Comment voyez-vous Oura évoluer dans les années à venir ? Une IPO est-elle prévue ?
Nous sommes encore loin d’avoir exploité tout le potentiel de ce marché. Chaque année, environ 200 millions de wearables sont vendus dans le monde et Oura ne représente aujourd’hui qu’une petite fraction de cet ensemble, ce qui laisse une marge de croissance considérable pour une catégorie de produits encore jeune. Nous avons annoncé l’ouverture cette année d’une usine à Fort Worth au Texas. Concernant une éventuelle introduction en Bourse, nous avons atteint une taille qui nous permettrait de l’envisager, mais nous n’y sommes pas contraints et nous n’avons rien à annoncer à ce stade. Nous avons levé 900 millions de dollars en octobre 2025 (portant la valorisation d’Oura à environ 11 milliards de dollars, ndlr) pour investir dans l'IA, notre expansion internationale et notre vision de la santé. Notre objectif est d’offrir une vision à 360 degrés à nos clients de leur santé.
Tom Hale est le CEO d'Oura, entreprise finlandaise spécialisée dans les smart rings. Fort de plus de 30 ans d'expérience dans la tech et les produits grand public, il définit la stratégie de l'entreprise visant à faire de la santé une pratique quotidienne. Auparavant, il était président de Momentive, qu'il a mené en bourse en 2018 et transformé en entreprise SaaS multi-produits. Il a également occupé des postes de direction chez HomeAway (COO), Linden Lab (CPO), Macromedia et Adobe.