"C'est un pillage" : l'intelligence artificielle s'attaque à l'art aborigène et vole les artistes

"C'est un pillage" : l'intelligence artificielle s'attaque à l'art aborigène et vole les artistes Porte-canettes, toiles, sous-verres... Sur Internet, les fausses œuvres aborigènes générées par IA se multiplient. Une contrefaçon massive qui prive les artistes des Premières Nations australiennes de leurs revenus, mais ampute aussi leur culture.

Vous scrollez sur Temu, Shein ou Amazon, et vous tombez sur une jolie toile présentée comme aborigène, ou sur des sous-verres aux motifs similaires. Le prix est dérisoire, le nom de l’artiste introuvable. Et pour cause : derrière ces objets se cache un pillage massif facilité par l’intelligence artificielle. L’artiste australienne Emma Hollingsworth en a fait l’amère expérience. Elle a retrouvé des copies de ses propres toiles vendues pour à peine 3 euros sur Temu.

Le mécanisme est redoutable. La National Association for the Visual Arts a découvert que des systèmes automatisés aspirent directement les sites des centres d’art autochtone. L’IA digère ces œuvres, efface le nom des créateurs, modifie les traits et recrache des produits prêts à la vente. L’artiste se retrouve alors à devoir concurrencer une imitation automatisée de son propre travail.

La perte financière est immense. Kathy Bowrey, spécialiste de la propriété intellectuelle à l’UNSW Sydney, rappelle qu’un créateur sur cinq subissait déjà des violations de droits d'auteur avant même l’arrivée de l’IA. Aujourd'hui, la technologie offre de nouveaux raccourcis. Un contrefacteur peut par exemple payer une seule fois pour utiliser une œuvre ou l'image de personnes aborigènes, puis demander à une intelligence artificielle de l’actualiser ou de la réemployer à l’infini, sans jamais verser un centime de plus ni passer de nouvelle commande.

Mais le préjudice va bien au-delà du portefeuille. L’Australie compte plus de 300 peuples aborigènes, chacun portant sa langue, ses mythes et ses règles strictes de transmission. Or, l’IA écrase cette richesse pour la réduire à un simple effet de pointillisme, vendu sous l’étiquette trompeuse de "style aborigène". Ces créations diffusent de fausses informations et risquent même de reproduire des motifs contenant des connaissances sacrées, au mépris total des règles de la communauté.

Sally Scales, artiste pitjantjatjara et présidente du groupe consultatif des Premières Nations de la National Gallery of Australia, dénonce des produits médiocres, vidés de leur âme. Car la machine qui génère ces images ne possède ni l’expérience vécue, ni les liens familiaux, ni le rapport à la culture qui fondent cet art. Pour Emma Hollingsworth, voir ses toiles bradées sur Internet, c'est voir son identité de femme aborigène, son histoire personnelle et son lien à ses ancêtres et à sa terre directement touchés.

Face à cette dépossession, la riposte s'organise. Kathy Bowrey et Oliver Bown, spécialiste des technologies créatives, militent pour un nouveau cadre baptisé "copyright plus". L'idée serait d'obliger les entreprises d’IA à révéler l'origine des œuvres utilisées, tout en permettant aux artistes de refuser leur imitation. Ils proposent également de mettre en place un prélèvement pour financer les créateurs et un fonds culturel, assorti d'une procédure de retrait des faux contenus. Si ces mesures ne sont encore que des propositions, la mobilisation porte parfois ses fruits : suite à des signalements, Temu a fini par retirer les produits qui plagiaient les œuvres d'Emma Hollingsworth.