Nouveau manager : la confiance de l'équipe ne se construit pas de zéro

clémentine olivier

Un nouveau manager croit devoir gagner la confiance de son équipe. Valérie Petitpierre, ex-CICR, a fait l'expérience inverse : la confiance est un héritage ; le manager qui l'ignore la perd.

Un cadre qui prend un nouveau poste croit souvent devoir tout prouver depuis le début, comme si l'équipe qu'il rejoint n'avait aucune mémoire. Valérie Petitpierre, ancienne Cheffe de cabinet du directeur général du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et ancienne Cheffe de délégation en République centrafricaine, et que j'ai interviewée dans mon podcast "Les coulisses de l'humanitaire", a fait l'expérience inverse à chacune de ses missions sur le terrain. Elle n'a jamais eu à établir une relation de confiance à partir de rien : elle s'inscrivait dans un travail commencé avant elle, par des collègues qu'elle n'avait parfois jamais rencontrés. Cette différence de posture change tout. Le manager qui arrive en terrain conquis et l'ignore risque d'abîmer ce qu'il n'a même pas pris le temps de voir.

La confiance ne part jamais de zéro

Le CICR est une organisation présente dans certains contextes depuis des décennies. Quand Valérie Petitpierre arrivait en mission, elle héritait d'un capital de confiance construit par des délégués avant elle. "On s'inscrit dans une continuité", résume-t-elle. Le défi n'était donc jamais de convaincre une communauté ou des porteurs d'armes que l'organisation méritait d'être écoutée. Il était de préserver et de développer une confiance déjà là, gagnée par d'autres, parfois au prix de leur sécurité.

L'entreprise fonctionne selon la même logique, à une échelle différente. Une équipe a une histoire avant l'arrivée d'un nouveau manager : des habitudes de travail, des accords tacites, une mémoire de ce qui a fonctionné et de ce qui a échoué. Cette histoire constitue un capital, au même titre qu'un budget ou un outil. Le manager qui débarque en considérant que rien ne compte avant lui traite ce capital comme s'il n'existait pas. Il découvre souvent, plusieurs mois plus tard, une résistance qu'il attribue au changement en général, alors qu'elle vient précisément de là : il a ignoré ce qui tenait l'équipe avant son arrivée, au lieu de s'appuyer dessus.

L'erreur du manager qui veut tout reprouver

Le réflexe le plus courant chez un manager qui prend un poste est de vouloir marquer les esprits rapidement : nouvelle méthode, nouveaux rituels, nouvelle façon de faire, souvent en rupture avec ce qui existait. Cette volonté part d'une bonne intention, celle de justifier sa nomination. Mais elle repose sur un malentendu : elle traite la confiance existante comme un point de départ à zéro plutôt que comme un acquis à faire fructifier.

Valérie Petitpierre a vu, à l'inverse, ce que produit le respect de ce qui a été construit avant soi. Le titre même de "délégué" au CICR porte cette idée : on représente une organisation dont l'histoire précède la sienne, et on est investi d'une mission qui ne s'arrête pas à sa propre présence. Un manager qui débarque en balayant ce qui existait avant lui envoie un signal clair à son équipe, celui que rien de ce qu'elle a fait jusque-là n'avait de valeur. Ce signal, reçu une fois, suffit à fragiliser une relation qu'il faudra ensuite des mois à réparer. Le coût de cette erreur ne se voit pas sur le moment. Il se lit plus tard, dans les silences, les réponses évasives, la coopération qui se fait sur le mode minimal plutôt que sur celui de l'initiative.

Faire fructifier un capital plutôt que le remettre en jeu

La bonne question, pour un manager qui prend un poste, n'est pas "comment vais-je gagner leur confiance ?" mais "quelle confiance existe déjà, et comment est-ce que je la fais grandir ?". La nuance semble légère. Elle change complètement la façon d'aborder les premières semaines.

Concrètement, cela suppose d'écouter avant de trancher : comprendre pourquoi telle habitude existe, avant de la juger inefficace. Cela suppose aussi de nommer, explicitement, ce que l'équipe a construit avant l'arrivée du nouveau manager, plutôt que de laisser croire que tout commence avec lui. Valérie Petitpierre insiste sur un point qui vaut largement au-delà de l'humanitaire : le défi n'est jamais de repartir de zéro, il est de développer ce qui a déjà été gagné. Un manager qui arrive avec cette intention pose un geste simple mais rare, celui de continuer une histoire plutôt que d'en écrire une nouvelle à sa place. C'est souvent ce geste, plus que n'importe quelle méthode annoncée en grande pompe, qui détermine si une équipe suit son nouveau responsable ou se contente de l'exécuter.

En conclusion

Un manager qui prend un poste n'a pas à tout reconstruire. Il a la responsabilité de comprendre ce qui existait avant lui et de choisir, en connaissance de cause, ce qu'il fait fructifier et ce qu'il change. Cette distinction paraît évidente une fois énoncée. Elle est pourtant rarement appliquée, parce que l'urgence de faire ses preuves pousse à agir vite, sans regarder ce qui tenait déjà debout. La leçon que Valérie Petitpierre tire de vingt ans de missions sur le terrain vaut pour n'importe quelle prise de poste : la confiance d'une équipe n'appartient jamais entièrement à celui qui la dirige aujourd'hui. Elle se transmet, se prolonge, et se perd bien plus vite qu'elle ne se construit.