La transmission d'entreprise, angle mort de notre politique économique

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500 000 entreprises devront changer de mains. Pourtant, la transmission reste le grand angle mort de notre économie : le vrai défi n'est pas le prix, mais la rencontre avec le bon repreneur !

Près de 500 000 entreprises françaises devront trouver un repreneur d’ici 10 ans. Ce chiffre, à lui seul, devrait suffire à faire de la transmission un sujet de politique économique majeur, au même titre que le financement de l’innovation ou l’accès au crédit des PME. Il n’en est rien ou si peu. La France sait créer des entreprises ; elle sait beaucoup moins bien les faire durer au-delà de leur fondateur. C’est là un paradoxe que les pouvoirs publics commencent tout juste à mesurer, et que les dirigeants, eux, vivent depuis longtemps comme une source d’angoisse silencieuse.¹

Une étude que nous avons menée avec la Fédération des Très Petites Entreprises (FTPE) auprès de 1 000 dirigeants de TPE permet d’objectiver ce que l’on pressentait sans jamais tout à fait le démontrer : la transmission d’entreprise en France échoue moins sur le terrain financier que sur celui, plus diffus, de la confiance, de la continuité et de la préparation.

Un problème de rencontre, pas de prix

Interrogés sur le principal obstacle à une transmission, les dirigeants ne citent pas le prix de vente. Ils citent, à 41 %, la difficulté à trouver le bon repreneur, loin devant la fixation du prix (22 %) ou l’acceptation même de passer la main (21 %). Le marché de la reprise souffre ainsi moins d’un problème de valorisation que d’un problème d’appariement : des cédants qui ne trouvent pas d’interlocuteurs, des repreneurs potentiels qui ignorent que des opportunités existent, et un vaste no man’s land informationnel entre les deux.

Ce diagnostic pose aussi une question de pédagogie. Reprendre une entreprise ne correspond pas à un modèle unique : il peut s’agir d’une transmission familiale, d’une reprise par un salarié ou une équipe dirigeante, d’un rachat par un entrepreneur extérieur, ou encore d’une transmission progressive. Ces différentes voies restent encore mal connues, alors même que la reprise constitue une autre manière d’entreprendre.²

Ce que redoutent les chefs d’entreprise, ce n’est pas de mal vendre : c’est que leur entreprise perde son âme, ou qu’elle disparaisse après leur départ. Le risque de ne pas vendre au juste prix n’arrive qu’en dernière position de leurs préoccupations. Un dirigeant de TPE ne raisonne pas en termes de multiple d’Ebitda ; il raisonne en termes d’héritage, de clientèle fidélisée sur 20 ans, de salariés dont il se sent responsable. Réduire la transmission à une simple transaction financière, c’est ignorer ce qui bloque réellement le marché de la reprise, et donc se condamner à ne jamais lever ce blocage.

Le non-dit du repreneuriat : un gisement sous-exploité

Ce trou dans la raquette est d’autant plus regrettable que les bénéfices du repreneuriat, quand il fonctionne, sont considérables et largement documentés par les dirigeants eux-mêmes : une clientèle déjà constituée pour 59 % d’entre eux, une réputation et un historique déjà installés pour 34 %, un réseau de partenaires et de fournisseurs opérationnel pour 31 %. Reprendre une entreprise, c’est faire l’économie du passage le plus périlleux de toute création : celui où l’on doit construire, à partir de rien, une relation de confiance avec un marché qui ne vous connaît pas encore.

Or seuls 26 % des dirigeants jugent aujourd’hui que le repreneuriat est suffisamment valorisé en France. L’écart entre l’intérêt objectif de la reprise et la faible attractivité perçue de cette voie constitue, en creux, un gisement de croissance et d’emploi que nous laissons en jachère, au moment précis où une génération entière de dirigeants s’apprête à partir à la retraite.

Cette vague de transmissions ne touchera toutefois pas tous les secteurs avec la même intensité. Le vieillissement des dirigeants est particulièrement marqué dans les activités traditionnelles et de proximité : commerce, construction, artisanat, restauration, tourisme ou encore certaines activités de santé. Dans le tourisme, par exemple, 54 % des dirigeants envisagent une transmission dans les 5 ans, contre 39 % dans le commerce et 32 % dans la construction.³ Derrière ces chiffres se joue aussi une question territoriale : lorsqu’un commerce, un restaurant, une entreprise artisanale ou un service de proximité ne trouve pas de repreneur, c’est parfois une activité et un savoir-faire qui disparaissent du territoire.

Du bilan comptable au capital de marque : la vraie valeur de la transmission

Transmettre une entreprise dépasse la seule valeur financière. L'opération engage un patrimoine immatériel clé : réputation locale, reconnaissance de marque, présence en ligne, relation de confiance avec les clients. L’étude le confirme : 70 % des dirigeants estiment que l’identité visuelle d’une entreprise conditionne sa capacité à être reprise.

Cela a une conséquence directe sur la manière dont une reprise doit être conduite : les dirigeants interrogés placent en priorité l’information claire des clients sur le changement de direction, avant la modernisation progressive de l’image et le renforcement de la présence digitale. Autrement dit, la meilleure transmission n’est ni une rupture ni une simple continuité : c’est une transition pilotée, où le repreneur hérite d’un capital de confiance qu’il doit à la fois préserver et faire évoluer.

L’angle mort qu’il faut combler : l’accompagnement

Reste un chiffre qui devrait alerter les pouvoirs publics autant que les acteurs économiques : 70 % des dirigeants déclarent mal connaître les dispositifs publics ou privés d’aide à la transmission-reprise, et près de la moitié jugent qu’un accompagnement administratif et juridique serait l’aide la plus déterminante pour réussir leur projet. Un déficit d’information de cette ampleur, sur un enjeu qui concerne près de 500 000 entreprises, n’est pas un détail.

Les dispositifs existent pourtant. La France dispose de réseaux d’accompagnement, de dispositifs de financement et d’outils de mise en relation entre cédants et repreneurs. Le problème tient aussi à leur lisibilité et à leur appropriation. Il faut informer les dirigeants plus tôt, rendre les différentes voies de reprise plus compréhensibles, mieux faire connaître les opportunités disponibles et faciliter davantage la rencontre entre cédants et repreneurs.⁴

Les très petites entreprises constituent l’essentiel du tissu productif français. Leur transmission n’est pas une question secondaire, réservée aux experts-comptables et aux notaires : c’est une question de souveraineté économique locale, d’emploi non délocalisable, de savoir-faire qui ne se recrée pas en un jour. Il est temps que la France traite le repreneuriat comme elle a appris à traiter l’amorçage des start-ups : avec des dispositifs lisibles, une visibilité accrue des cédants comme des repreneurs, et une reconnaissance publique du fait que reprendre une entreprise est un acte entrepreneurial à part entière.

Notes

¹ Direction générale des Entreprises, "Transmission et reprise d’entreprise : un enjeu économique majeur et une opportunité pour les entrepreneurs", 23 avril 2026. La DGE estime que près de 500 000 entreprises pourraient être transmises dans les 10 prochaines années, représentant environ 3 millions d’emplois.  

² Bpifrance Création, "Les différentes formes de reprise d’une entreprise". Les modalités peuvent notamment prendre la forme d’une reprise du fonds, des titres, d’une transmission familiale ou d’une reprise par des salariés ou un management.

³ Bpifrance Le Lab, étude "Transmission et reprise d’entreprise : un potentiel de marché élevé mais des freins à lever pour faciliter les transactions", 2025. L’étude fait apparaître une intention de transmission à 5 ans de 54 % dans le tourisme, 39 % dans le commerce et 32 % dans la construction.  

⁴ Direction générale des Entreprises, "Transmission et reprise d’entreprise : un enjeu économique majeur et une opportunité pour les entrepreneurs". La DGE présente notamment la Mission Reprise et les différents dispositifs d’accompagnement existants.