Doomscrollr : et si nous reprenions le contrôle de nos fils d'actualité ?
Découvrez la plateforme qui promet aux créateurs ce que les réseaux sociaux leur ont toujours refusé : la maîtrise totale de leur audience.
Quinze ans. C'est le temps que nous avons passé à bâtir des audiences sur des plateformes qui ne nous appartiennent pas. Quinze ans à voir nos publications noyées dans des algorithmes opaques, nos abonnés transformés en étrangers, nos contenus réduits à des variables d'une équation publicitaire. L'ancien directeur technique de Yeezy, Adam Ayers, et son épouse Victoria de la Fuente, viennent de lancer Doomscrollr (à vos souhaits), une plateforme qui pourrait bien changer la donne.
Le constat amer des créateurs
L'idée est née d'une frustration que tout créateur de contenu connaît intimement. Victoria de la Fuente, fondatrice de la marque Zillion Trillion et forte d'une communauté de plus de 170 000 abonnés sur Substack, ne parvenait plus à avoir une vision claire de son audience. Sa présence sur internet s'était fragmentée en autant de silos étanches : YouTube d'un côté, Instagram de l'autre, Substack ailleurs, sans parler des boutiques en ligne. Impossible de savoir qui la suivait vraiment, encore moins de les contacter directement.
Cette dispersion n'est pas un accident. Elle est le fruit d'un modèle économique où les plateformes ont tout intérêt à garder les utilisateurs captifs. Chaque réseau social construit ses murs toujours plus hauts, transformant les créateurs en métayers numériques qui cultivent une terre dont ils ne seront jamais propriétaires.
Une promesse simple : zéro algorithme
Doomscrollr propose une approche radicalement différente. La plateforme permet de créer un site web personnel qui agrège automatiquement tous les contenus publiés ailleurs : vidéos YouTube, photos Instagram, articles Substack, produits Shopify. Le tout s'affiche dans un fil unique, organisé chronologiquement ou manuellement. Pas d'algorithme qui décide ce que vos abonnés verront ou ne verront pas. Pas de manipulation invisible des contenus pour maximiser le temps d'écran.
La différence fondamentale tient en une phrase : Doomscrollr est construit pour les créateurs, pas pour les annonceurs. Là où Facebook, Instagram ou TikTok optimisent leurs flux pour vendre de la publicité, cette nouvelle plateforme optimise l'expérience pour celui qui produit le contenu et pour celui qui le consomme.
L'email, ce trésor négligé
Au-delà de l'agrégation de contenus, Doomscrollr intègre une fonctionnalité que les créateurs réclament depuis des années : la capture d'adresses email. Chaque visiteur peut laisser ses coordonnées, permettant enfin d'établir un lien direct, indépendant de toute plateforme tierce. Cette donnée, c'est le Graal du créateur contemporain. Elle représente la seule garantie de pouvoir toucher son audience demain, même si Instagram change ses règles ou si TikTok disparaît.
Des premiers utilisateurs prestigieux
La plateforme a déjà séduit des noms reconnus dans les industries créatives : le designer Christopher John Rogers, la directrice artistique Alana Hadid, la journaliste Arden Fanning Andrews. Plus surprenant encore, des entreprises comme Nvidia ou Dobel ont également adopté l'outil. Cette diversité d'utilisateurs témoigne d'un besoin réel, partagé aussi bien par les artistes indépendants que par les grandes marques.
Le prix de l'indépendance
Jusqu'à présent, Doomscrollr fonctionnait comme un service payant, avec des tarifs allant de 99 à 1 999 dollars par mois selon le niveau de personnalisation souhaité. L'annonce d'une version gratuite pourrait démocratiser l'accès à cette philosophie de l'internet décentralisé. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : redonner aux créateurs — ou « solopreneurs » comme les appellent les fondateurs — le pouvoir que les géants de la tech leur ont confisqué.
Un signal faible devenu tendance
Doomscrollr s'inscrit dans un mouvement plus large de défiance envers les plateformes centralisées. L'exode de certains utilisateurs de X vers Bluesky, le succès croissant des newsletters payantes, la multiplication des communautés Discord privées : partout, on observe une même aspiration à des espaces numériques plus maîtrisés, moins pollués par la publicité et les algorithmes de recommandation.
Le nom même de la plateforme — Doomscrollr, référence ironique au défilement compulsif et anxiogène sur les réseaux sociaux — suggère une prise de conscience. Comme si ses créateurs nous invitaient à transformer notre malaise en action, à reprendre la main sur notre consommation numérique.
La question qui reste
Reste à savoir si cette promesse d'indépendance peut tenir face aux mastodontes du secteur. Les créateurs accepteront-ils de payer pour un service que les réseaux sociaux offrent gratuitement — moyennant, bien sûr, l'exploitation de leurs données et la captation de leur audience ? L'histoire du web nous enseigne que les utilisateurs préfèrent souvent la facilité à la liberté.
Pourtant, quelque chose est peut-être en train de changer. Après des années de scandales sur la manipulation des flux d'information, sur l'impact des algorithmes sur la santé mentale, sur la précarisation des créateurs de contenu, une partie du public semble prête à envisager d'autres modèles. Doomscrollr n'est peut-être pas la solution définitive, mais c'est assurément un pas dans la bonne direction.
Car au fond, la question posée par cette nouvelle plateforme dépasse largement le cas des créateurs de contenu. Elle nous concerne tous : sommes-nous prêts à payer le prix de notre indépendance numérique ?