Louis Dreyfus (Le Monde) "Le résultat du Monde est encore bénéficiaire en 2025"
Malgré une année publicitaire difficile, Le Monde s'en sort bien avec une diffusion payante toujours en progression. Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, dresse un bilan complet de l'année écoulée.
JDN. Avec quel état d’esprit abordez-vous 2026 ?

Louis Dreyfus. 2026 sera une année dense en actualités et probablement très porteuse pour nos diffusions : nous misons sur une croissance continue de nos abonnements numériques et sur une diffusion papier qui résisterait mieux qu’en 2025. Pour ce qui est du marché publicitaire, nous nous attendons à une stabilisation à la hausse de nos recettes. Plusieurs grands annonceurs qui avaient ralenti leurs investissements en 2025 seront plus présents en 2026. Et enfin, de nombreux annonceurs confirment leur appétence pour nos éditions papier sur lesquelles nous continuons d’investir.
En 2024 vos recettes publicitaires ont baissé de 2%. Et en 2025 ?
Nous avons bouclé l’année en légère baisse, de -3%, comparé à une année 2024 portée par les Jeux Olympiques de Paris. Alors qu’au premier trimestre nos recettes publicitaire 2025 avaient été en forte croissance, le deuxième semestre s’est avéré plus compliqué, notamment pour le secteur du luxe, traditionnellement très présent en fin d’année.
Le Monde (le groupe et le titre) était rentable en 2024. Et en 2025 ?
Notre résultat 2025 sera encore bénéficiaire, même si légèrement inférieur au résultat de 2024, qui a été une année exceptionnelle à la fois pour notre groupe et pour le titre Le Monde. En 2025, la moitié du bénéfice du groupe est apporté par Le Monde marquant un sain rééquilibrage de notre groupe entre nos deux pôles, quotidien et magazines.
Quel a été le chiffre d’affaires du journal Le Monde en 2025 ? Comparé à 2024, et quelle a été son évolution ?
Le chiffre d’affaires du groupe a été stable en 2025: légèrement supérieur à 307 millions d’euros contre 309 millions d’euros en 2024. Pour ce qui est du journal, son chiffre d’affaires est de 190 millions d’euros, comparable aux 191 millions d’euros de 2024.
La diffusion payée (au numéro, abonnements) a-t-elle cessé d’évoluer ?
Au contraire, la diffusion du Monde a continué à croître et a largement contribué à la stabilité de nos résultats malgré la décélération du marché publicitaire. Le Monde comptait fin 2025 670 000 abonnés dont 600 000 sur le numérique et 70 000 sur le print, soit une augmentation de 4% en un an. Par ailleurs, nous avons enregistré une augmentation du revenu moyen par abonné numérique, qui se situe désormais au-dessus des 12 euros par mois. Plus largement, pour ce qui est de l’audience, nous avons enregistré la 3ème meilleure année de notre histoire après 2020 (covid) et 2024 (dissolution). A noter également qu’en 2025, le trafic mensuel sur notre application a progressé de 6% comparé à 2024.
Quel est le poids du numérique sur les recettes du Monde. Il y a un an vous souhaitiez atteindre un ratio 50/50 en 2025 ?
En 2025, cet objectif a été atteint ! 52% des recettes du Monde viennent du numérique.
Les recettes du numérique couvriront-elles bientôt les coûts de fonctionnement de la rédaction du journal (c’était votre objectif pour 2026 lors de notre dernier échange) ?
En 2025, les recettes des abonnements numériques du Monde couvraient 89% des coûts de notre équipe éditoriale. Nous sommes donc en bonne voie.
Pensez-vous avoir encore du potentiel en termes d’audiences et de nombre d’abonnés ?
Nous disposons encore d’une très belle marge de progression. Avec Jérôme Fenoglio, directeur du journal, notre objectif est d’atteindre un million d’abonnés pour Le Monde, numérique et print compris. Mon mandat au directoire a été renouvelé cette année pour 6 ans. J’espère sincèrement que nous atteindrons cet objectif avant cette échéance. Rappelons-nous quand même qu’en 2010, au moment de sa recapitalisation, la diffusion payée du Monde était de 240 000 exemplaires. Evidemment, notre stratégie IA, et notamment notre référencement auprès des acteurs de l’intelligence artificielle, doivent nous permettre d’élargir considérablement notre présence auprès des jeunes générations.
Vous avez noué des accords avec Open AI en mars 2024, Perplexity en mai 2025, et Meta, en décembre. Qui sera le prochain ?
D’autres discussions sont en cours. Notre stratégie est de convaincre chacun des grands acteurs de l’IA, sans exception, que référencer le Monde est indispensable et que cela ne peut se faire sans une juste rémunération.
Quelle importance les licences avec ces IA représentent pour votre modèle économique ?
Il était important que le Monde, premier quotidien national, soit pionnier dans ce domaine. Car ces accords sont essentiels pour notre avenir. Tout d’abord, ils représentent des recettes significatives et pluriannuelles. De plus, une part de ces recettes sont assimilées aux droits voisins, et à ce titre, redistribuables à nos journalistes. Cette part correspond au forfait qui donne droit aux entreprises d’IA avec lesquelles nous avons noué des accords d’utiliser nos contenus dans leurs réponses (outputs). Le troisième intérêt de ces accords se trouve dans le fait que nous pouvons encadrer la manière dont nos contenus sont référencés au sein des réponses des agents conversationnels et moteurs de recherche d’IA. Au vu de la vitesse à laquelle les jeunes générations s’emparent de ces outils, c’est vital pour notre avenir. Enfin ces accords placent MPublicité en capacité d’accompagner nos partenaires annonceurs dans la mise en place de leur stratégie GEO.
Que conseillez-vous à tous les autres médias qui n’ont pas réussi à mettre en place des licences ?
Dans aucun pays, les entreprises d’IA n’ont signé d’accord avec des alliances ou des syndicats d’éditeurs. C’est une réalité. Il est donc indispensable que les grands éditeurs adoptent une attitude proactive de prise de contact avec ces entreprises pour tenter de lancer des négociations. Je suis convaincu qu’il existe des places à prendre pour les éditeurs français : en Allemagne, au Royaume Uni, plusieurs éditeurs ont signé avec ces entreprises qui ne cherchent aucune exclusivité. Mais cela ne tombera pas du ciel et ne viendra jamais de démarches collectives exigeant l’ouverture de négociations par lettre recommandée. Par ailleurs, ces entreprises ne voudront pas non plus référencer tous les contenus et médias existants. Il est possible que certains ne les intéressent pas et vous ne pourrez pas les forcer à les référencer. Les IA cherchent une information qualitative et rigoureuse. Je ne serais donc pas surpris si de nouveaux accords avec d’autres titres de la presse française étaient dévoilés dans les prochaines semaines et mois. C’est notre souhait en tout cas. Il est important de rappeler qu’aucun de nos accords ne prévoit de clause d’exclusivité.
Les études démontrent des baisses de trafic significatives liées à la montée en puissance des agents conversationnels et des moteurs de recherche IA. Comment voyez-vous l’avenir de la presse dans ce contexte ?
L’avenir de la presse n’est pas menacé par les IA. En revanche, il est important d’être bien référencé dans les moteurs de réponse. En signant des accords, vous pouvez encadrer la manière dont ces moteurs vous renvoient des audiences. Pour ceux qui ne signeront pas d’accord, il ne faut pas non plus verser dans le catastrophisme. Ils ont souvent une identité forte et ils ne cesseront pas d’exister. Les données d’audience disponibles à l’international sont moins pessimistes que ce que vous prédisez.
Comment analysez-vous l’année 2025 pour ce qui est de l’économie de la presse en général ?
La consolidation au sein de la presse s’est poursuivie en 2025 avec en particulier une concentration de l’information économique et, par ailleurs, plusieurs grands groupes magazines qui ont fait le choix de réduire leurs effectifs dans le cadre de plans de restructuration lourds. Cela est d’autant plus frappant que ces groupes étaient jusque récemment très puissants en termes de diffusion, innovants, et très rentables. Ça n’est pas de très bon augure pour notre secteur qui a besoin de disposer de diversité et d’un maximum d’acteurs en capacité d’investir.
La montée en puissance de l’intelligence artificielle y est-elle pour quelque chose ?
Non, aucun de ces groupes n’a d’ailleurs évoqué l’IA comme une raison à la réduction de leurs effectifs. La principale raison à ces restructurations particulièrement drastiques est la grande dépendance de plusieurs de ces acteurs à la publicité, et, sans doute, des exigences de rentabilité à court terme. L’économie des titres qui ne sont pas parvenus à se constituer une activité numérique portée par des abonnements s’est montrée excessivement fragile en 2025 après le ralentissement de l’activité publicitaire et faute de relais de croissance de diffusion.
Le Monde se porte bien dans un secteur fortement challengé. Comment expliquez-vous ces résultats ?
Avec nos actionnaires, nous avons été les premiers à parier sur le numérique payant et, corollaire indispensable, avons fait le choix d’investir dans la durée dans nos rédactions. Année après année, depuis 15 ans, nous avons donc étoffé nos effectifs de journalistes. Pour que des audiences plus larges acceptent de payer pour vos contenus, vous devez être en capacité de proposer une offre quantitative (en terme de diversité de sujets et de formats) et qualitative très nettement supérieure à ce qui est disponible ailleurs gratuitement. Sans des équipes éditoriales étoffées, c’est impossible.
Quelles sont vos priorités pour cette année ?
Nous avons trois priorités cette année pour Le Monde : rendre moins pesante pour les équipes la conception de l’édition papier afin de diminuer nos astreintes sans renoncer à notre exigence ; renforcer le partage des indicateurs d’audiences et de lecture avec la rédaction ; continuer d’investir dans l’audio et la vidéo, axes majeurs de conquête de nouvelles audiences. Nous célébrerons aussi cette année le 15ème anniversaire de M le magazine du Monde avec plusieurs initiatives autour de cet anniversaire. Enfin, Télérama déploiera dans les mois qui viennent un beau projet de développement numérique. "Le Monde in english", Courrier international et le Nouvel Obs ne seront pas en reste : l’actualité géo politique et les campagnes électorales en France devraient les porter en 2026.